Les contre-vérités d’un article des Dernières Nouvelles d’Alsace

Les Dernières Nouvelles d’Alsace viennent de publier un article rempli de contre-vérités à propos de l’interruption de la restauration du retable d’Issenheim (voir notre propre article). Je pourrais demander un droit de réponse à ce journal mais il me paraît plus simple et plus rapide de le publier directement sur La Tribune de l’Art.

Il tente de faire croire que le début de l’intervention en 2011 aurait été validé par les études menées postérieurement à la polémique. Ce qu’a dit Anthony Pontabry, mandataire en charge de la restauration à venir, lors de la conférence de presse et qui a été entendu par tous les journalistes présents, sauf manifestement par celle qui a écrit ce texte [1], c’est que la restauration de 2011 avait été « trop rapide » et que pour la nouvelle restauration « on n’interviendra pas aussi rapidement ». Que celle-ci n’ait finalement pas abimé les panneaux, fort heureusement, et nous n’avions d’ailleurs à l’époque jamais écrit que ceux-ci l’avaient été. Nous mettions en cause, justement, la méthode trop rapide. Contrairement à ce qu’écrit la journaliste, jamais Anthony Pontabry n’a affirmé que les restauratrices s’étaient montrées prudentes. Lorsque nous étions venu à Colmar en 2013 voir l’étude qu’il menait sur le retable, il nous avait confié, à la question de savoir si ce qui avait été fait pouvait l’être : « ça peut l’être puisque ça a été fait. Mais on n’aurait pas dû le faire », ce qui résume parfaitement ce qui a été dit lors de la conférence. Comment peut-on affirmer que le protocole de 2011 a été validé ? Là où deux restauratrices était intervenues sur un panneau et demi en quelques jours, la restauration complète du retable durera 3 à 4 ans. Même si cela inclut les sculptures et l’encadrement, la méthode employée sera beaucoup plus lente et beaucoup plus précautionneuse.

Si la restauration avait été validée, comment explique-t-on qu’il a fallu sept ans pour la reprendre ? Pourquoi, si la restauration était si bien menée, le C2RMF, centre de recherche et de restauration des musées de France, s’y était-il opposé (bien mollement avant notre intervention, beaucoup plus fortement ensuite) et est-il aujourd’hui partie prenante des travaux ? Pourquoi à deux restauratrices s’est substitué une équipe de dix personnes ? Pourquoi ces restauratrices, qui auraient tout fait dans les règles, n’ont-elles pas été choisies pour poursuivre le travail ? Et qu’auraient-elles fait, par exemple, sur le manteau jaune de l’ange de l’Annonciation dont les études complémentaires (qui auraient dû être menées avant tout début d’intervention) on démontré qu’on ne soupçonnait pas leur fragilité ?

« Aujourd’hui, la restauration de l’ensemble du retable est relancée, selon le même process d’allègement de vernis » écrit la journaliste. Évidemment, puisque l’opération consiste justement en un allégement des vernis. Mais si celle-ci s’était donné la peine d’enquêter, comme je l’avais fait longuement en 2011, auprès des professionnels de la restauration, elle aurait pu constater que mon inquiétude était légitime. Et je n’ai évidemment jamais déclaré, comme elle l’écrit, que mon alerte de 2011 était basée sur une « impression ». Cette manière de reprendre mes déclaration en les transformant est d’une profonde malhonnêteté intellectuelle. Mon inquiétude se basait sur la rapidité de l’exécution, complétée par l’avis de nombreux spécialistes. L’erreur du musée n’était aucunement une erreur de communication comme elle le conclut, mais bien une erreur de méthode. Erreur réparée, effectivement. Nous devrions tous nous en réjouir.

Didier Rykner

P.-S.

Dans cet article de La Croix, Sabine Gignoux cite Anthony Pontabry qui confirme que la première intervention avait été « beaucoup trop rapide pour une œuvre de cette importance, même si le résultat est bon et n’a pas touché la couche picturale » ; et dans cette interview, ce dernier confirme qu’il va travailler selon un protocole différent de la première restauration, « avec de nouveaux solvants en gel, moins invasifs ». Tout cela dément clairement cet article des Dernières Nouvelles d’Alsace.

Notes

[1Signé A. W. dans le journal papier, sans signature sur le web.

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