Les acquisitions, victimes collatérales du rapport de la Cour des comptes (et du Louvre)

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Jean Siméon Chardin (1699-1779)
Le panier de fraises des bois, 1761
Huile sur toile - 38 x 46 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : C2RMF/T. Clot
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Le rapport de la Cour des comptes, dont nous continuerons l’analyse dans les prochains jours, est incontestablement solide et bien documenté. Nous partageons presque toutes ses conclusions, notamment sur le projet « Louvre Nouvelle Renaissance », qui sont les mêmes que les nôtres : un projet superflu, non préparé, et pas financé, ce qui fait tout de même beaucoup.
Il nous semble néanmoins que deux constats doivent être fortement nuancés : celui sur les acquisitions, et celui sur la Société des Amis du Louvre. Pour cette dernière, nous attendrons le rapport qui lui est spécialement dédié pour en parler. En revanche, nous pouvons d’ores et déjà écrire ici sur les acquisitions.

Laurence des Cars et son prédécesseur, Jean-Luc Martinez, auront décidément fait beaucoup de mal, non seulement au Louvre, mais aussi aux autres musées français. Car leur politique d’acquisition, pour le moins discutable sous bien des aspects, est remise en cause par la Cour des comptes, qui tire des conclusions à notre sens erronées de comportements qui sont dus uniquement à la mauvaise qualité de la gouvernance du musée.
Le Louvre achète-t-il mal et trop cher ? Oui, sans aucun doute, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, comme la Cour des comptes semble le faire sur cette question, tirant la conclusion de dépenser moins dans ce domaine, alors que la solution est surtout d’acheter mieux.

Rappelons tout d’abord qu’en 2012, le budget d’acquisition de la mission patrimoine du ministère de la Culture a été brutalement divisé par deux, sans jamais être revalorisé, ne fût-ce que du taux d’inflation. Ce sont donc 150 millions d’euros [1] qui ont été perdus depuis treize ans pour les acquisitions des musées français, rien qu’avec cette ligne budgétaire. Plus globalement, les régions donnent moins, les villes donnent moins, et les budgets d’acquisition des musées français restent insuffisants. Tous sont pénalisés par cette politique.
Rappelons aussi que, parmi les missions du musée du Louvre - comme théoriquement de tous les musées français -, figure l’enrichissement de ses collections. Et ce n’est pas ce budget qui vient grever celui des travaux indispensables, pas davantage que ne le feraient les expositions, elles aussi au cœur de leurs missions, mais bien les dépenses inconsidérées du type « projet Grande Colonnade ». Il ne faut pas se tromper de combat. Les acquisitions faites par le Louvre ne peuvent et ne doivent pas être comparées aux dépenses de sécurité ou d’équipement technique.

Il reste que la politique médiocre d’acquisitions par le Louvre est un réel problème pour celui-ci. Nous ne parlerons ici que de ce que nous connaissons : l’art occidental, depuis le Moyen Âge, soit les quatre départements des Objets d’art, des Sculptures, des Peintures et des Arts Graphiques.
Les deux premiers mènent des politiques d’acquisition cohérentes et, pour l’essentiel, pertinentes. Si certains ratés existent parfois, cela n’a rien de honteux, car les erreurs ou les échecs sont toujours possibles, du moment que l’on essaie. Nous n’en dirons pas autant pour les tableaux et les dessins. Si certains achats sont remarquables, beaucoup trop sont discutables, et parfois bien trop onéreux. Nous renvoyons à nos articles consacrés aux acquisitions du Louvre pour avoir quelques idées de ces questions et de ces problèmes.

Le rapport explique aussi que le musée expose une proportion insuffisante de ce qu’il acquiert. C’est un point qui doit néanmoins être relativisé, au moins dans les domaines qui nous concernent. Si l’accrochage de certaines acquisitions est parfois très long à venir, une consultation rapide de la base Collections du Louvre montre que beaucoup d’entre elles sont, malgré tout, présentées. Il reste que, par exemple pour 2023, plusieurs tableaux ne sont toujours pas exposés, dont deux donations. Comment encourager les mécènes si l’on conserve leurs dons en réserve ?
La Cour des comptes aurait surtout pu dénoncer - mais peut-être serait-elle sorti de son rôle ? - l’absence complète (qui date du mandat d’Henri Loyrette) de toute politique d’exposition-bilan et de publication de catalogues de ces acquisitions [2].

Ce refus de mettre en avant une grande partie des acquisitions (à l’exception de celles qui sont très médiatisées, et pas toujours nécessaires, comme Le Panier de fraises de Chardin) et le constat chiffré de l’insuffisance d’exposition des acquisitions entraîne fatalement, dans les commentaires sur le rapport de la Cour des comptes, le retour de ce serpent de mer qu’est la fin de l’inaliénabilité des œuvres et l’idée que les musées devraient vendre les œuvres en réserve. Nous avons, à maintes reprises, expliqué pourquoi il s’agissait d’une très mauvaise mesure.
Le Louvre n’a pas trop de budget pour les acquisitions. Il l’utilise surtout très mal. C’est ainsi que, chaque année, nous déplorons l’exportation de chefs-d’œuvre de notre patrimoine qui auraient pourtant eu vocation à entrer dans les collections publiques. Pas seulement au Louvre d’ailleurs : les trésors nationaux devraient aussi venir enrichir les musées de province, qui sont souvent très mal lotis.

Le rapport conteste les prix d’achat. Il est vrai, d’une certaine manière, que les fonds abondants incitent peut-être le Louvre à se montrer moins regardant sur les montants. On est ainsi frappé, nous l’avons déjà écrit, de son incapacité à acquérir des œuvres importantes d’artistes qui le sont moins, et qui sont parfois absents des cimaises du musée, malgré des prix beaucoup plus bas. Nous nous étions réjouis, par exemple, de l’acquisition d’un tableau, fort beau, de Monanteuil (voir la brève du 31/3/22), ou de celle d’un portrait par Drölling (voir la brève du 7/3/25), des noms certes moins connus du grand public, mais qui viennent enrichir les collections avec des œuvres superbes qui lui manquaient. On peut regretter que, sur ces montants importants, une partie ne soit pas réservée à des œuvres de coût plus raisonnable (entre 10 000 et 100 000 €), qui sont souvent dignes du Louvre.

Une autre partie du rapport nous semble complètement ignorante du marché de l’art, et même de la législation française, ce qui est un peu ennuyeux. Ainsi, en analysant les prix d’achat du Cimabue et du Chardin, deux tableaux dont l’acquisition est remise en cause par beaucoup, en raison de leur prix élevé, la Cour des comptes compare l’estimation de l’œuvre avant sa vente publique, et le prix finalement atteint. Elle en conclut qu’il faudrait imposer d’attendre la réponse de l’administration sur le classement ou non en trésor national pour pouvoir procéder à la vente. Ils expliquent en effet, pour s’en inquiéter, que l’inverse aboutit à la fixation d’un prix de référence sur le marché international. Mais la loi est ainsi faite : l’État, s’il se porte acquéreur d’un trésor national, doit l’acquérir au prix du marché international. La Cour des comptes devrait donc plutôt imposer la vente aux enchères avant que le certificat d’exportation soit ou non accordé, plutôt que l’inverse.
Il faut certainement revoir le système des trésors nationaux, qui est à notre avis largement grippé, mais sûrement pas dans le sens voulu par la Cour des comptes.

Celle-ci semble se calquer parfois sur le rapport de mission de 2022 sur la sécurité des acquisitions, dont nous avions démontré ici l’inanité. C’est ainsi qu’elle préconise - semblant sortir de son rôle - de ne pas acheter d’œuvres passées en vente publique moins de deux ans avant. Nous avons déjà eu l’occasion, à plusieurs reprises d’expliquer, pourquoi cette règle était absurde, et les exemples donnés par le rapport le sont particulièrement. Ainsi, deux plumiers iraniens en os d’époque Safavide de la fin du XVIe siècle, dont l’un de provenance royale, ont été acquis pour 3,6 millions d’euros, ce qui scandalise manifestement la Cour. Celle-ci explique en effet que le marchand les a payés 350 000 €, et qu’ils étaient catalogués comme « objets iraniens du XIXe siècle », et estimés 150/200 € pour les deux.

Qu’y-a-t-il de scandaleux ici ? Le marchand a fait son travail, prenant un risque en les achetant un prix très élevé, et il les a vendus au prix normal pour des objets de ce type. On ne peut pas reprocher au Louvre de ne pas les avoir vus, puisqu’ils étaient mal identifiés et que les conservateurs ne peuvent passer, pour des raisons évidentes, leur temps à scruter les ventes aux enchères. Surtout, s’ils les avaient vus, ils n’auraient rien pu faire. Car on sait que la jurisprudence française, obligeant dans certains cas les acheteurs à restituer les objets acquis à bon compte car mal identifiés, les musées s’interdisent absolument de faire ce genre d’affaires. Nous ne cessons de dire que c’est regrettable, et même scandaleux d’interdire aux acheteurs de bénéficier de leurs découvertes, mais c’est un fait. Rappelons-nous que le Louvre avait ainsi été condamné à rendre au vendeur un tableau de Poussin qu’il avait acquis comme « École des Carrache ».

L’autre exemple donné est tout aussi peu pertinent : un lot d’émaux mal identifiés, acquis 9 750 € frais compris et revendu 90 000 €. Là encore, le marchand n’a fait que son travail, le Louvre également, et vouloir interdire ce genre d’opérations reflète une ignorance assez forte du marché de l’art. C’est d’autant plus grotesque que la recommandation de « ne pas faire l’achat à un prix plus élevé d’œuvres passées en vente moins de deux ans auparavant » est assortie de l’exception « sauf si une raison objective (nouvelle attribution, restauration notamment) motive cette nouvelle estimation », ce qui est évidemment le cas ici.
Mais même pour des œuvres vendues aux enchères pour ce qu’elles sont, il n’est pas forcément absurde de les acheter moins de deux ans après leur passage en vente publique. Les conservateurs ne peuvent pas tout voir, ils ne peuvent pas toujours acheter à un moment précis, faute de budget, le conservateur a pu changer… Plein de raisons peuvent justifier une acquisition chez un marchand ayant lui-même acheté aux enchères, sans que cela soit pour autant un scandale. Il serait peut-être temps que les non—spécialistes (ce qui était d’ailleurs le cas pour la majorité des rapporteurs du rapport sur les acquisitions de 2022) arrêtent de donner à tout va des conseils pour les acquisitions, qui sont généralement complètement à côté de la plaque.

Pour conclure, il reste qu’en permettant, par sa politique pour le moins brouillonne, de rouvrir ces débats, le Louvre a rendu un fort mauvais service aux musées français, et plus généralement au marché de l’art, qui n’avait vraiment pas besoin de cela par les temps qui courent.

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