Villa Aperta


Rome, Académie de France à Rome, Villa Médicis, du 10 juillet au 20 septembre 2009.

1. Vue de l’appartement du
directeur de l’Académie de France
Rome, Villa Médicis
Photo : Service de presse

Le palais érigé par Ferdinand de Médicis sur la colline du Pincio suscite depuis toujours l’admiration des voyageurs, le plus souvent réduits à l’observer de l’extérieur, le regard s’arrêtant sur sa façade imposante et martiale. Cette forteresse de la culture ouvre exceptionnellement ses portes au public, dans le cadre de l’exposition Villa aperta, qui se propose de jeter un regard en diagonale sur l’histoire et le patrimoine de la Villa Médicis et de l’Académie de France à Rome. A travers une exposition, des visites guidées, un riche programme musical et cinématographique, Villa aperta accueille le visiteur dans des espaces qui lui sont habituellement inaccessibles, comme les appartements du directeur (ill. 1 ; ouverts au public pour la première fois) ou les chambres peintes du premier étage, décorées par Jacopo Zucchi, qui hébergent aujourd’hui des hôtes de marque de passage dans la ville éternelle.

Villa aperta est cependant plus qu’une simple « ouverture » exceptionnelle. Renouant avec les fils de l’histoire de ce lieu emblématique, l’exposition met en scène la Villa elle-même, son dialogue perpétuel avec l’Urbs, dévoilant quelques-uns des moments les plus suggestifs de son histoire. Le projet s’annonçait ambitieux. Réaliser une exposition sur la Villa et de l’Académie de France à Rome posait d’emblée un problème : comment raconter le patrimoine de l’un des plus beaux palais romain, désormais écrin vidé de son contenu depuis le rapatriement des collections médicéennes à la fin du XVIIIe siècle ? comment évoquer l’histoire d’une institution dont la vocation même implique l’absence d’œuvres, puisque liée aux fameux « envois » des productions des pensionnaires académiques ? L’optique choisie par Neville Rowley, pensionnaire historien de l’art 2008/2009 et commissaire de l’exposition (assisté de Hélène Vuillermet) ne vise ainsi nullement à une utopique exhaustivité, mais s’attache intelligemment à présenter la Villa comme un lieu de dialogue et de création permanent, loin de toute pétrification patrimoniale. L’accent est mis sur la Villa en tant que matrice, lieu de passage et d’inspiration, à l’aura quasi hypnotique, comme en témoignent une sélection d’œuvres d’artistes pensionnaires d’hier et d’aujourd’hui, qui revoient et réinterprètent au fil des siècles le palais, le jardin et les personnes qui y habitent.


2. Vue des hermès et de
la loggia dite de Cléopatre
Rome, Villa Médicis
Photo : Service de presse

Bien distribuée entre les différentes parties de la Villa, l’exposition invite le visiteur à vagabonder entre ses murs, de la citerne au salon de musique, et à se laisser aller à la découverte des angles les plus suggestifs du jardin (ill. 2), du bosco au carré des Niobides.
Dans l’atelier du bosco, qui en 1933 accueillit un éphémère Musée de la Villa Médicis1 et plus tard l’atelier de Balthus2, des paysages de Paul-Albert Girard et de George Leroux côtoient des carnets de voyage du compositeur Ernest Boulanger, et d’autres témoignages de la présence des pensionnaires musiciens, comme George Bizet (Grand Prix 1857), Jules Mansart (Grand Prix 1863) ou Claude Debussy (Grand Prix 1884). La création du Grand Prix de composition musicale date en effet de l’installation de l’Académie de France à la Villa Médicis en 1803.


3. Jacopo Zucchi (1540/42-1589/96)
Vue imaginaire de la Villa Médicis, vers 1576
Détail des fresques du Studiolo
Rome, Villa Médicis
Photo : Service de presse

Longeant la muraille d’Aurélien, qui aujourd’hui surplombe le muro torto, la voie rapide qui sépare les jardins de la Villa de ceux de sa voisine, Villa Borghese, se trouvent la stanza degli uccelli et la stanza dell’Aurora, peintes à fresque par Jacopo Zucchi et son atelier en 1576-1577. Surnommée le studiolo de Ferdinand de Médicis, la stanza dell’Aurora aurait plutôt été le lieu des rencontres galantes du cardinal, comme le laisse également supposer l’escalier de la chambre adjacente, qui descend jusqu’à une discrète porte au pied de la tour. Quoi qu’il en soit, les décors de grotesques qu’elle renferme représentent non seulement un magnifique exemple de programme décoratif maniériste, mais constituent également un témoignage exceptionnel sur l’histoire de la Villa : en effet, Zucchi a peint sur les parois trois vues de la Villa, mi-réelles mi-imaginaires (ill. 3), qui documentent trois différentes étapes de sa construction. On voit ainsi un projet d’escalier et de fontaine, jamais réalisés, pour la façade donnant sur la ville, de même que, à droite, une vue du palais avant la construction de la Galerie. Dans la stanza degli uccelli, une installation de Anne et Patrick Poirier, pensionnaires de 1968 à 1971, ayant pour titre Le labyrinthe de la mémoire (2007) illustre une parfaite symbiose entre art contemporain et patrimoine. Il s’agit d’une structure faite de miroirs, sur laquelle sont inscrits des mots rattachés à différentes sections de la mémoire, où le jeu des paroles et des renvois fait échos aux images de Zucchi, se déconstruisant et se reflétant à l’infini sur les parois de cette structure qui semble avoir été fait exprès pour cet espace. Ce n’est pourtant pas le cas, les fresques de Zucchi se trouvant encore recouvertes d’un badigeon à l’époque du séjour des artistes.
Quelques dizaines de mètres plus loin, au fond de l’allée, une gypsothèque a été aménagée dans des anciens ateliers d’artiste. Disposés sur un élégant fond bleu Wedgwood, les moulages sont exposés selon une scénographie classique et sobre, permettant d’admirer au mieux ces pièces de la plus pure tradition académique. De précieux moulages de la colonne Trajane, exécutés à la fin du XVIIe siècle, tapissent les parois latérales. Au fond se détache une imposante et controversée statue de Louis XVIII en costume de sacre, réalisée par Cortot entre 1815 et 1817. Témoignant du rôle essentiel joué par la copie dans la tradition académique, et du regain d’intérêt dont jouissent depuis quelques années les collections de plâtres, cette gypsothèque permet de faire sortir de l’oubli quelques-uns des moulages trop longtemps restés abandonnés dans les caves de la Villa3.


4. Auguste Léon (1857-1942)
Vue de la Villa Médicis, 1921
Autochrome
Boulogne-Billancourt, Musée Albert Kahn
Photo : Service de presse

La majeure partie des œuvres se trouve néanmoins exposée dans les galeries, où la première section est dédiée au mythe visuel de la Villa. La Villa est d’abord une façade, visible depuis toute la ville, affirmation du pouvoir des Médicis sur la cité papale. Les artistes l’ont le plus souvent représentée depuis la place de la Trinité-des-Monts, comme par exemple dans la Vue latérale de Van Wittel (1683). Se trouvent ici réunis, à côté de quelques planches du grand ouvrage de Victor Baltard, Grand Prix d’architecture en 1833, La Villa Médicis à Rome, dessinée, mesurée, publiée et accompagnée d’un texte historique et explicatif (1847), une série d’intéressants tirages modernes d’après plaque autochrome de 1921, dus à Auguste Léon (ill. 5), photographe qui travailla pour Albert Kahn à partir de 1909, qui illustrent des vues de l’entrée, de la façade ou de la Loggia. Si certains points de vue se répètent au fil des siècles, quelques-uns ont su adopter des angles plus originaux, tel Gustave Caillebotte, auteur d’une Vue du piazzale depuis de perron, (vers 1872) ou William Laparre, qui a su transformer le jardin en un lieu fantomatique, découpé d’une lumière surréelle, dans une splendide Vue de la Villa Médicis, ombre portée au clair de lune (1900).
La salle suivante évoque les représentations photographiques et télévisées de la Villa, illustrant le rapport entre les représentations classiques du palais et leur reprise par les techniques plus modernes. Le mythe de la Villa ne se réinvente pas, il se déconstruit et se reconstruit à chaque époque, comme le montre une photographie de Pierre Leguillon, prise en 2003 depuis une mongolfière alors présente dans les parcs de Villa Borghese, qui reprend presque à l’identique la Vue partielle des jardins avec la façade orientale du bâtiment principal (1620) attribuée à Matthieu Greuter.
De chaque côté des escaliers ont été disposés les portraits des pensionnaires, collections de visages et de personnalités qui ont fait l’histoire de l’Académie de France à Rome. Cette série, qui dans les années 1950 était accrochée dans l’un des ateliers, nous présente la partie la plus anecdotique de l’exposition, mais aussi son aspect le plus humain. A leur côté, les bustes des directeurs, réalisés par divers pensionnaires sculpteurs, comme le voulait alors la tradition. Cet usage, de même que celui des portraits de pensionnaires, s’est malheureusement perdu avec l’arrivée de Jacques Ibert, en 19374. Leur faisant face, l’Autoportrait rouge (2003) de Yan Pei-Ming, pensionnaire de 1993 à 1994, offre un violent contraste avec la série, tout en incitant à en reprendre le fil perdu.
Les dernières salles présentent des œuvres de la tradition académique, pour finir sur le retour à l’ordre, laissant percevoir la crise de l’institution au 20e siècle. Mais la Villa constitue un aimant pour des générations d’artistes qui viennent s’y confronter, et qui sans cesse cherchent à en renouveler le mythe ou à en reconstruire ironiquement les rouages. Un portrait de pensionnaires de la Promotion de 1926, peint par Odette Pauvert, première femme Grand Prix de peinture en 1925, répond ainsi au Groupe de cinq boursiers (vers 1908) peint vingt ans auparavant par George Leroux, illustrant clairement, au-delà des divergences de styles, l’esprit de continuité véhiculé par le séjour à la Villa.

L’exposition s’accompagne de deux publications, bien illustrées : une brochure (on pourra regretter sa minceur) est dédiée à l’exposition temporaire en tant que telle, alors qu’un second volume, contenant des textes d’anciens pensionnaires et traitant des différents aspects du patrimoine historique et architectural de la Villa Médicis, se présente comme une publication indépendante, faisant fonction de guide.

Informations pratiques : Académie de France, Villa Médicis, Viale Trinità dei Monti, 1, 00817, Rome. Tél : + (39) 06 67611. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 h à 19 h. Plein tarif : 12 €, Tarif réduit : 8 €.

Site Internet de l’Académie de France à Rome

English version


Ariane Varela Braga, dimanche 26 juillet 2009


Notes

1. Hélène Vuillermet, “Parcours de visite”, Villa Médicis, Académie de France à Rome-Villa Medici et Mondadori Electa, Milan, 2009, p. 33.

2. Balthus fut directeur de l’Académie de France à Rome de 1961 à 1977.

3. Les collections de platres de la Villa ont notamment fait l’objet de l’étude de Christiane Pinatel. Voir par exemple : “Les envois de moulages antiques à l’Ecole des Beaux-Arts par l’Académie de France à Rome”, dans Henri Lavagne et François Queyrel (éds.), Les moulages de sculptures antiques et l’histoire de l’archéologie, actes du colloque (Paris, 24 octobre 1997), Droz, Genève 2000, pp. 75-120.

4. Neville Rowley, Villa aperta, Académie de France à Rome-Villa Medici et Mondadori Electa, Milan, 2009, p. 25.



Tip A Friend  Envoyer par email
imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Expositions : Emile Gallé. Nature & Symbolisme. "Influences du Japon"

Article suivant dans Expositions : Rodin. Les arts décoratifs