Versailles : le « lit de Louis XVI » se passera de ses parties sculptées !


JPEG - 219.9 ko
1. France, vers 1775
Pélican se saignant pour nourrir ses petits
Bois doré - 36,5 x 70 x 18 cm
Versailles, Musée national du château
Photo : Musée national du château de Versailles
Voir l'image dans sa page

1/9/17 - Patrimoine - Château de Versailles - Nous avions signalé plusieurs fois, à l’occasion d’articles, que le château de Versailles était en train de reconstituer le « lit de Louis XVI » pour être placé dans sa chambre (ill. 1). La volonté de remeubler Versailles a depuis longtemps entrainé de telles reconstitutions, qui reviennent à créer des faux, assumés comme tels (donc non frauduleux), afin de reconstituer un état historique hypothétique.
Au moins la plupart de ces opérations étaient basées sur des éléments concrets (estampes, dessins ou tableaux).

Un chantier que nous avons évoqué à plusieurs reprises dans des articles récents, la reconstitution du « lit de Louis XVI » dans la chambre privée du roi, allait encore bien au-delà. Il s’agissait de refaire les éléments sculptés d’un meuble depuis longtemps disparu sans même avoir une seule représentation de celui-ci, uniquement à partir d’archives les décrivant. Mieux encore : Jacques Garcia, fort apprécié de l’ancienne directrice Béatrix Saule, ayant donné en 2013 un bois sculpté (ill. 2) représentant un pélican nourrissant ses petits (d’époque comparable à celle du lit, mais dont l’origine n’est pas connue et qui peut provenir de n’importe quel meuble, y compris d’un mobilier religieux), celui-ci avait été intégré dans cette composition imaginaire.
Oui mais voilà : l’artisan auteur de ce travail n’est autre que Bruno Desnoues, le même qui est mis en cause dans l’affaire des faux meubles commandés par Bill Palot. Nous avons été les premiers, et longtemps les seuls, à signaler que la direction de Versailles faisait travailler officiellement celui qui l’avait trompée.

JPEG - 431.4 ko
2. Le « lit de Louis XVI » en cours d’élaboration.
Le ciel de lit est un modèle pour la sculpture qui
a été réalisée et incluait le pélican donné par J. Garcia
Photo : Alexandre Gady
Voir l'image dans sa page

Fort heureusement, Versailles est désormais revenu sur cette reconstitution et toutes les parties sculptées (aussi bien le ciel de lit avec le pélican, que celles de la tête de lit) qui étaient terminées et déjà installées ont été enlevées. Cette décision a été prise par Catherine Pégard et Laurent Salomé, le nouveau directeur scientifique, en accord avec Elisabeth Caude, la conservatrice qui avait été nommée responsable de ce chantier. Officiellement, l’explication est bien que le château ne pouvait exposer le travail d’un faussaire (présumé tant que le jugement n’a pas été rendu).
Si les parties sculptées disparaissent, le lit restera néanmoins en place. Son armature est entièrement moderne, mais ses dimensions sont connues et sa forme ne pose pas de problème. La direction de Versailles a considéré que la présence d’un lit dans une chambre n’était pas absurde, d’autant que le tissu du lit et les tentures avaient été également reconstituées à grand frais, à partir d’un modèle cette fois connu. Le lit restera donc, mais sans les fausses sculptures. Il ne sera plus question de prétendre que le lit de Louis XVI a été reconstitué, mais un lit occupera la chambre de Louis XVI, qui s’harmonisera avec le décor de la chambre elle-même. Cette solution intermédiaire, qui utilise une partie de ce qui était prévu, semble raisonnable.

Si la raison invoquée pour ce revirement est sans doute prépondérante, nul doute qu’elle n’est pas la seule. Cette reconstitution hasardeuse et, quoi qu’on en dise, trompeuse pour le visiteur, choquait beaucoup d’historiens de l’art et de conservateurs, y compris à Versailles même. Le départ de Béatrix Saule qui, conseillée par Jacques Garcia, était moteur dans ces reconstitutions, et l’arrivée de Laurent Salomé ont certainement fait pencher la balance dans le sens inverse de celui qui prévalait jusqu’à aujourd’hui. Il faut espérer que cette nouvelle orientation se poursuivra et que l’ère des reconstitutions approximatives touche à sa fin.

Certains crient déjà au gaspillage d’argent public. Celui-ci est réel, mais il n’est pas le fait du nouveau directeur. Le scandale n’est pas l’abandon de ces éléments reconstitués, c’est qu’ils aient pu être commandés. Reste désormais la question de la balustrade qui était initialement prévue. Il est vrai qu’une chambre royale avait une balustrade. Mais n’est-il pas temps, enfin, de cesser de reconstruire ce qui a disparu pour mieux restaurer ce qui existe et acquérir des œuvres authentiques ?


Didier Rykner, vendredi 1er septembre 2017





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Brèves : Un tableau de Courbet reparaît, légué au Canton du Jura

Article suivant dans Brèves : Un portrait volé de Marcellin Desboutin retrouve son musée