Encore un livre sur Versailles, pourrait-on dire (et l’auteur, grand spécialiste du château, vient d’ailleurs de collaborer à l’imposante monographie publiée chez Citadelles & Mazenod). L’ouvrage tranche pourtant avec tout ce qui existe. Ce n’est pas un « beau livre » de plus sur un château trop célèbre, trop vu, trop visité (même si c’est un très beau livre), mais une très originale histoire « en images » du château et de son domaine.
André Chastel avait publié il y a une vingtaine d’années un livre très stimulant, Chroniques de la Renaissance (Office du Livre), où les documents cités d’ordinaire en note étaient reproduits en pleine page et commentés. C’est une démarche analogue qui fait tout le prix de ce Versailles, mais cette fois avec des documents visuels, qui sont aussi des œuvres d’art à part entière.
Fuyant « les clichés, au sens propre comme au sens figuré », comme le dit joliment la quatrième de couverture, Alexandre Gady a écarté en effet les séduisantes et trompeuses photographies couleur contemporaines, qui ne disent rien de plus que ce qu’on voit et ne montrent que le palimpseste confus d’un édifice revu et corrigé par les générations successives, restaurateurs compris. Il nous propose au contraire, ce qui nous manquait, une longue séquence de plus d’une centaine d’images, classées chronologiquement, superbement reproduites en pleine page à droite, et auxquelles le format allongé « à l’italienne » donne toute leur résonance. Dans le texte qui, à gauche, commente cette suite d’images, lui-même illustré d’images complémentaires, l’auteur montre et démonte, avec une précision savante et légère, la fabrique complexe de ce chef d’œuvre.
Pour la première fois se trouvent réunis tous les documents figurés (anciens, ou plutôt contemporains de l’état du château qu’ils illustrent), qui permettent de suivre au plus près, sans le brouillage d’images anachroniques, l’histoire du petit « château de cartes » de Louis XIII, qui devint le grand « théâtre » du roi Soleil, avant de s’imposer à la France et au monde comme monument légendaire, qu’illustre avec humour la dernière image du livre : toute la troupe des comédiens du Si Versailles m’était conté de Sacha Guitry, descendant l’escalier des Cent marches le long de la Grande Orangerie.
Nous y trouvons donc les dessins de Louis Le Vau, de Jules Hardouin-Mansart et de leurs agences, les grands cartons de Le Brun pour l’escalier disparu des Ambassadeurs, les beaux dessins et estampes d’Israël Silvestre, Jean Marot, Jean Lepautre, les tableaux de Van Meulen, Coypel, Hubert Robert, jusqu’à Renoir, mais aussi les premières photographies du château ; toutes les images célèbres et nécessaires, mais aussi des images inédites ou rares, comme ce relevé d’une solive peinte du petit château de Louis XIII, ou ce portrait de John Rockfeller Junior, le premier grand mécène américain de Versailles. Les légendes développées pointent avec une précision et une concision extrêmes l’intérêt de chaque image dans cette histoire. On trouve encore, à leur place, dans ce film au ralenti de l’histoire du domaine, le plan du jardin par André Le Nôtre, celui pour Trianon de Michel Le Bouteux, les suggestifs tableaux du parc habité par la cour peint par Etienne Allegrain, etc, etc.
Bref une sorte de nouveau Si Versailles m’était conté, au ralenti, image par image, aussi plaisant, mais beaucoup plus exact pour l’amateur d’histoire. Alexandre Gady nous donne en effet le tout dernier état des connaissances sur l’histoire du château, établi notamment dans la récente monographie sur Jules Hardouin-Mansart1, mais aussi les dernières images mises au jour, comme ces époustouflants projets d’éventail représentant les deux façades du château vers 1675 avant les interventions de Mansart (p. 51). Ces deux vues prennent place ainsi entre la grande image panoramique du château et de son parc peinte en 1668 par Pierre Patel, (p. 25), et les peu connues, mais spectaculaires vues perspectives à vol d’oiseau du côté de la ville et du côté des jardins, dessinées par Adam Pérelle (p. 104-105). Cinq images d’autant plus émouvantes qu’elles illustrent trois états parfaits, et cependant chacun transitoire, du château et du domaine de Versailles, dont cet ouvrage offre le film complet.
Alexandre Gady, Versailles, la fabrique d’un chef d’œuvre, Le Passage/Château de Versailles, Paris, 2011, 240 p., 39 euros. ISBN 9782847421750.
