Versailles au chevet de Palmyre


Nota bene, attention, avertissement : Le château de Versailles nous a contacté pour nous demander de dire qu’il s’agissait d’un poisson d’avril. Il n’accepte pas que nous fassions croire que les personnes concernées ont prononcé ces paroles. Ils ont raison, la date du premier avril n’était pas suffisante, il est évident que tous ceux ayant suivi l’activité de Versailles ces dernières années auraient pu croire que tout cela était vrai. Ce n’est donc pas par manque d’humour mais par réalisme que le château de Versailles nous demande de préciser cela.

Si la France a été, de l’avis de tous les observateurs, bien absente de la libération de Palmyre, il n’est pas dit que notre pays ne participera pas à l’effort international pour rendre à ce site son rayonnement. C’est un véritable scoop que vous livre ici La Tribune de l’Art et c’est Catherine Pégard, présidente de l’établissement public du château de Versailles, qui nous reçoit dans son bureau pour nous le présenter, avec toute l’équipe du château. Il y a là Daniel Sancho, le directeur du patrimoine, les architectes en chef Frédéric Didier, Pierre-André Lablaude, à la retraite mais toujours très actif, et son successeur Jacques Moulin. La conservation est même représentée par Béatrix Saule, directeur des collections du château.

Madame Pégard, pouvez-vous nous expliquer le contexte ?

Catherine Pégard : Vous savez que la France a fait de la lutte contre le vandalisme le fer de lance de sa politique culturelle - j’en parlais encore hier avec Anne Hidalgo. Nous ne pouvions donc pas rester absents de Palmyre. Une première étape a été franchie grâce au président-directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez, chargé par le Président de la République de trouver des moyens de préserver le patrimoine du Moyen-Orient. Cela a donné lieu à la rédaction d’un rapport avec cinquante propositions pour sauver le patrimoine mondial. Le succès est évident : comme vous avez pu le constater, depuis la parution de ce rapport, plus aucune destruction n’a été perpétrée à Palmyre et désormais la ville antique est libérée. Après cette première victoire, Versailles doit désormais prendre le relai du Louvre et aider à la reconstruction. C’est ce que j’ai proposé au Président de la République qui, après consultation avec l’UNESCO et les autorités syriennes, a accepté avec enthousiasme de nous confier cette mission.

Pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit ?

Catherine Pégard : Nous avons, vous le savez, dans à peu près tous les domaines, les meilleurs experts du monde. L’idée est d’agir un peu comme à Abu Dhabi, où des conservateurs français, spécialistes du marché de l’art, ont été chargés de faire un musée universel pour les émirats, constituant ainsi une des plus belles collections jamais réunies, avec notamment des sculptures majeures de Canova.
Nous allons donc envoyer en Syrie les meilleurs experts de la reconstitution qui sont, bien évidemment, les architectes actifs à Versailles, je veux parler bien sûr de Frédéric Didier et Pierre-André Lablaude. Celui-ci, qui est à la retraite comme vous le savez, pourra coordonner les travaux sur place, et il sera également aidé par son remplaçant à Versailles Jacques Moulin, tout cela sous la maîtrise d’ouvrage du château exercée par le directeur du patrimoine de Versailles, Daniel Sancho. C’est cette équipe qui, depuis des années, s’efforce de rendre à la demeure royale et à ses jardins l’aspect qu’ils auraient dû avoir si la Révolution et Louis-Philippe n’étaient pas bêtement passés par là. Je salue, à cette occasion, l’admirable effort de ces architectes qui ont décidé de baisser de 1% les émoluments qu’il touchent normalement pour leurs missions.

Monsieur Lablaude, il n’y a pas de jardins pourtant à Palmyre. Quel sera votre rôle ?

Pierre-André Lablaude : Parce que vous croyez que je ne suis spécialiste que des jardins ? Mais pas du tout, pas tu tout. Et d’abord, dire qu’il n’y a pas de jardin à Palmyre, c’est aller un peu vite en besogne. Je dirais plutôt qu’il n’y a plus de jardins. Mais rien ne dit qu’il n’y en a pas eu à l’époque, on n’est pas si loin de Babylone d’abord. Mais bien sûr, l’essentiel, ce sont les temples, et vu l’ampleur de la tâche à effectuer, nous ne serons pas trop de trois architectes pour reconstruire l’ensemble de Palmyre.

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1. Temple de Baalshamin en 2010 avant sa destruction
et avant sa reconstruction par les experts français
Photo : Bernard Gagnon (CC BY-SA 3.0)

Quand vous parlez de reconstruire l’ensemble, vous voulez dire bien sûr les temples de Ba’al et de Baalshamin (ill. 1) détruits pas les djihadistes ?

Pierre-André Lablaude : Oui, mais ce n’est que la première étape. Je laisse parler mon collègue Frédéric Didier qui prendra en charge ces deux monuments.

Frédéric Didier : En effet, nous allons nous partager le travail. Et ces deux temples sont les premiers que nous reconstruirons.

Mais certains disent que les explosifs les ont réduits en poussière et qu’il est impossible de les reconstruire…

Frédéric Didier : Impossible n’est pas Français, vous le savez. Il semble effectivement que seul l’arc de triomphe ait conservé ses pierres et puisse faire l’objet rapidement d’un remontage. Mais nous pouvons tout à fait refaire les deux temples car nous avons beaucoup de documents. Et nous pouvons trouver des pierres. Regardez ce que j’ai fait à Versailles, avec la grille ! Vous croyez que j’avais des photos de la grille détruite à la Révolution ? Non, tout cela est finalement assez simple, et les temples seront encore plus beaux car plus complets.

Plus complets ?

Daniel Sancho : Oui, bien sûr. À quoi bon reconstruire une ruine comme une ruine ? Soyons sérieux ! Pensez aux touristes étrangers qui vont revenir en masse et qui, après avoir fait des milliers de kilomètres, arriveront où ? Dans un champ de ruine ? Ça n’est pas possible, il faut respecter le visiteur. On sait parfaitement, avec les techniques modernes, refaire des éléments disparus grâce à de simples descriptions.

Pierre-André Lablaude : En fait, les techniques de construction, à l’époque, étaient assez rudimentaires. Aujourd’hui, on construit plus solide et pour plus longtemps.

Béatrix Saule : Tout cela n’aurait d’ailleurs aucun intérêt si on ne restituait pas le mobilier des temples.

Le mobilier ?

Béatrix Saule : Bien sûr. À Versailles, nous sommes désormais très rodés. Nous sommes en train de refaire le lit de Louis XVI à partir de descriptions d’archives, rien de plus facile. Nous allons faire de même avec le trône de Louis XV. Il faut bien que les recherches des archéologues servent à quelque chose. Il y a une très bonne connaissance aujourd’hui du mobilier des temples, nous allons les reconstituer, avec l’aide de Jacques Garcia.

Daniel Sancho : Un autre point très important à Versailles, c’est notre expérience de la circulation d’air frais dans les monuments historiques.

Vous voulez dire de la climatisation ?

Daniel Sancho : Non, quel vilain mot ! De la circulation d’air frais qui permet de conserver une température égale toute l’année. Ça n’a rien à voir avec la climatisation. Toujours est-il qu’il ne vous a pas échappé qu’à Palmyre, il fait chaud. Très chaud même. On ne peut pas reconstruire un temple et le laisser se dégrader par la chaleur, qui s’ajoute au micro-climat créé par les millions de touristes qui vont visiter le site. Donc nous allons installer la clima… la circulation d’air dans les temples reconstruits, Ba’al, Baalshamin, Nabû (ill. 2)…

Mais les islamistes n’ont pas détruit le temple de Nabû !

Pierre-André Lablaude : Et il n’est pas en ruine peut-être ?


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2. Temple de Nabû en 2010
Avant sa reconstruction par les experts français
Photo : Mappo (CC BY-SA 3.0)
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3. Théâtre de Palmyre
Photo : Jerzy Strzeleck (CC BY-SA 3.0)

Il était déjà en ruine avant

Pierre-André Lablaude : Oui, mais à l’origine, après sa construction, il n’était pas en ruine, c’est l’évidence. On ne peut pas avoir des temples en parfait état, et ces quelques colonnes qui ne représentent rien juste à côté. Donc oui, on va reconstruire le temple de Nabû, ce sera un de mes chantiers, comme celui du théâtre (ill. 3).

Mais le théâtre est debout

Pierre-André Lablaude : Mais vous le faites exprès ? Debout oui, mais dans quel état. Comment voulez-vous que des pièces puissent y être données ? Il n’y a pas de toit, pas de rideau de scène, pas de foyer…

Catherine Pégard : Je crois que Pierre-André se laisse emporter par l’enthousiasme. Pour le moment il n’est pas prévu de restaurer le théâtre, effectivement, car nous n’avons pas le financement.

Pierre-André Lablaude : Oui, mais on va trouver du mécénat, c’est certain.

Catherine Pégard : En attendant, le théâtre n’est pas prévu pour l’instant.

Daniel Sancho : Mais alors comment allons-nous faire pour climati… Pour faire circuler l’air frais, s’il n’y a pas de toit ? Et Ahae il ne peut pas nous financer ?

Catherine Pégard : Euh non, Ahae, je ne crois pas. Et en plus il est mort.

Pierre-André Lablaude : Ahae est mort ? On ne me dit rien.

Catherine Pégard : Bon euh, l’important, c’est que s’il fait beau - comme l’a dit Daniel Sancho, il fait souvent beau à Palmyre - nous avons prévu pour inaugurer la reconstruction de Palmyre de jouer une pièce dans le théâtre. Bernard-Henri Lévy est en train de l’écrire au moment où je vous parle. Ça devrait s’appeler « Zénobie, Palmyre et moi ».

Pierre-André Lablaude : En tout cas, le théâtre, on finira bien par le restaurer. Et en attendant, il y a aussi les jardins, dont je vous parlais. C’est très important, car il faut végétaliser le site, on doit créer un nouveau Palmyre écologique… Franchement, la Syrie, et tout le pétrole qu’elle produit, ce n’est pas très bon pour la planète. En végétalisant Palmyre, on contribue à atténuer tout cela.

Et l’inauguration aura lieu quand ?

Catherine Pégard : Il faut aller vite. Le Président de la République m’a demandé que tout soit terminé pour qu’il puisse l’inaugurer avant la fin de son second mandat. Tout est donc prévu pour 2020, si tout va bien. Et nous vous réservons une surprise… [Elle décroche son téléphone] Dominique, tu peux venir.

[Quelques instants plus tard, Dominique Perrault lui même fait son entrée dans le bureau]

Catherine Pégard : J’ai tenu à ce que Dominique vous le dise lui même.

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4. Projet de Dominique Perrault
pour l’entrée dans le temple de Ba’al
© Didier Ghislain / DPA / Adagp

Dominique Perrault : J’ai imaginé une nouvelle entrée pour le site de Palmyre. Il faut absolument un lieu pour que les touristes puissent passer les contrôles de sécurité, se renseigner et s’orienter. Ce sera dans le temple de Ba’al où exceptionnellement Béatrix Saule, que je remercie, a décidé de ne pas reconstituer l’intérieur, et m’a laissé le champ libre. J’ai imaginé un décor avec beaucoup de bronze doré, des espèces de vagues courbes au plafond, et un parquet en métal au point de Palmyre (ill. 4).

Ça existe le point de Palmyre ?

Dominique Perrault : Comme dirait mon ami Pierre-André, ça n’existe pas, mais ça aurait pu exister s’il y avait eu des planchers à Palmyre…

Pierre-André Lablaude : Rien ne dit d’ailleurs qu’il n’y en avait pas.

Dominique Perrault : Exactement, je ne le lui fait pas dire. Donc, dans cette nouvelle entrée, on aura déjà une première impression de ce qu’était Palmyre au temps de la reine Zénobie. Puis on ressortira du site par un sous-sol où l’on trouvera une magasin de souvenir et des toilettes. Et vous savez quoi ?

Non ?

Dominique Perrault : J’ai trouvé un revêtement révolutionnaire pour ce sous-sol : on ne glissera pas, même s’il ne pleut pas.

Et quel sera le rôle de Jacques Moulin dans tout cela ?

Daniel Sancho : Très franchement, ce n’est pas évident ? Quelle est la couleur de Palmyre ? Jaune bien sûr ! Depuis ses interventions à Fontainebleau, Jacques Moulin est reconnu comme le grand spécialiste du jaune dans la restauration des monuments historiques. Son rôle sera de s’assurer que les anciennes constructions s’harmonisent parfaitement avec les nouvelles, et si ce n’est pas le cas, on les repeindra aux bonnes couleurs.

Catherine Pégard : Vous voyez, nous avons vraiment les meilleurs experts. Rendez-vous en 2020 !

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, vendredi 1er avril 2016





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