Vermeer et les maîtres de la peinture de genre


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1. Gabriel Metsu (1629-1667)
Femme lisant une lettre, 1664-1666
Huile sur panneau - 52.5 x 40.2 cm
Dublin, National Gallery of Ireland
Photo : National Gallery of Ireland
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« Ter Borch et les maîtres de la peinture de genre », ou « Metsu et les maîtres de la peinture de genre »… Il est dommage que le Louvre n’ait pas choisi l’un ou l’autre de ces titres, beaucoup moins aguicheurs, mais non moins justes, pour son exposition. Cela aurait peut-être limité l’affluence record qui, combinée à un système de réservation inepte, rend presque impossible sa visite. Est-ce bien grave au fond ? Certes, les œuvres présentées sont de très haute qualité, comment pourrait-il en être différent avec Vermeer (douze tableaux réunis, soit un tiers de l’œuvre, on nous l’aura assez seriné) ? Mais que retient-on vraiment d’une telle exposition, et qu’y découvre-t-on, à part ce constat qui s’apparente un peu à l’invention de l’eau tiède : Vermeer n’était pas isolé dans son siècle, et pas le premier à peindre ses sujets, ce que l’on savait depuis longtemps ?

Sans doute un livre aurait-il suffi pour se pencher sur les relations croisées des peintres néerlandais dans le troisième quart du XVIIe siècle. Ou alors, une exposition réellement pensée, pas ce regroupement simpliste de tableaux réunis parce qu’ils représentent qui des femmes écrivant ou lisant des lettres (ill. 1), qui des femmes à leur toilette ou se mirant dans un miroir, qui des femmes jouant d’un instrument de musique, qui des femmes mangeant des huîtres, qui… On arrêtera là cette litanie puérile, abondamment déclinée dans le parcours (dans un ordre, et selon des choix d’ailleurs différents de ceux du catalogue). On s’amusera cependant de voir les « enfilades » succéder aux « aphrodisiaques » (à moins que ce soit le contraire, on ne sait plus).

Les essais du catalogue sont, heureusement, souvent intéressants en montrant les relations croisées des artistes dans les Pays-Bas du Siècle d’Or, et en insistant notamment sur la facilité des voyages de ville en ville : grâce au réseau de canaux, entre une et deux heures de transport suffisait pour se rendre de Rotterdam à Delft ou de Leyde à Haarlem. L’aller-retour pouvait se faire dans la journée. Il n’est donc pas étonnant de constater que les artistes se connaissaient, se regardaient et se livraient à une émulation qui explique les échanges et les ressemblances entre leurs peintures. Mais fait-on de l’histoire de l’art en passant son temps à chercher de quel tableau tel peintre a pu s’inspirer pour exécuter telle figure ? L’exercice est fort limité et ne peut faire à lui seul une exposition. C’est pourtant l’essentiel de ce que propose celle-ci.


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2. Johannes Vermeer (1632-1675)
La Lettre interrompue, vers 1665-1667
Huile sur panneau - 45 × 39,9 cm
Washington, Nationale Gallery of Art
Photo : National Gallery of Art
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3. Johannes Vermeer (1632-1675)
Jeune femme au virginal, vers 1671-1674
Huile sur toile - 51,5 x 45,5 cm
Londres, The National Gallery
Photo : National Gallery
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On regrette aussi que la rigueur ne soit pas au rendez-vous. Dans deux tableaux au moins, les instruments de musique sont mal identifiés, des théorbes étant qualifiés de luths1. Ailleurs - dans le catalogue - on lit à propos de La lettre interrompue de Washington (ill. 2) qu’il s’agit du « seul, parmi les scènes de genre de Vermeer, où le modèle regarde directement le spectateur », ce que la simple visite de l’exposition dément avec La jeune femme au virginal de la National Gallery de Londres2 (ill. 3) ou celle de la collection Kaplan. Mais cette dernière est-elle vraiment un Vermeer authentique ? Son attribution est discutée, ce que le catalogue semble ignorer, ou vouloir ignorer (voir la brève du 2/4/04) ; sa présence dans l’exposition démontre que cette œuvre, d’une qualité inférieure aux autres Vermeer qu’on peut y voir, pose problème.


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4. Frans van Mieris (1635-1681)
La Joueuse de théorbe, 1663
Huile sur panneau - 33,7 x 29,2 cm
Édimbourg, National Gallery of Scotland
Photo : Didier Rykner
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5. Johannes Vermeer (1632-1675)
La Joueuse de luth, vers 1662-1664
Huile sur toile - 51,4 x 45,7 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : Didier Rykner
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Vouloir retrouver à tout prix des modèles est risqué. Vouloir différencier les œuvres entre elles ne l’est pas moins. Que penser ainsi d’une affirmation comme : « Le premier peintre [Frans van Mieris, ill. 4] crée l’image artificielle d’une prostituée sexuellement aguichante, vêtue à la mode hollandaise du début des années 1660 et assise dans un intérieur luxueux. Le second [Vermeer, ill. 5] peint une femme de la classe moyenne dans un intérieur plus ordinaire et entourée d’objets de tous les jours (à l’exception du luth et de la carte derrière elle, qui étaient des objets coûteux). » Nous aimerions savoir comment l’auteur de ces lignes peut affirmer que la femme peinte par van Mieris est une prostituée, et que le lieu où elle se trouve est plus luxueux que celui où se tient le modèle de Vermeer… Le catalogue, en tout cas, ne l’explique pas. Il est d’ailleurs riche d’affirmations de ce genre, qui ne sont ni argumentées, ni prouvées.

Mais le plus amusant, dans cette exposition, ce sont les panneaux des salles. On peut y lire de profondes analyses qui se succèdent comme autant de perles : « La qualification morale de la lumière – une certaine manière d’envelopper les êtres et les choses dans le mystère et un abîme de pensée – est toute de Vermeer. » ; « Netscher, Metsu ou Van der Neer semblent n’avoir vécu que pour peindre une robe plus belle encore que celles de Ter Borch ! » ; « La combinatoire des motifs et des compositions, pourtant imaginés en des lieux différents et par des maîtres différents, défie les attentes. » ; « Le voir s’éployer sans Vermeer est une façon de réfléchir, en contrepoint, à la nature de son art. » ; « Vermeer n’est pas inconscient de l’attrait comme des prestiges d’une silhouette féminine vue de dos – éternellement mystérieuse ».

Tout ça pour ça, donc. Il est un peu désolant qu’une exposition tout compte fait aussi anodine soit celle dont on parle le plus et vers laquelle les visiteurs se précipitent, aux dépens de celle qui lui fait face.


Commissaires : Blaise Ducos, Adriaan E. Waiboer et Arthur K. Wheelock, Jr.


Adriaan E. Waiboer avec Blaise Ducos et Arthur K. Wheelock, Jr, Vermeer et les maîtres de la peinture de genre, Somogy/Louvre Éditions, 2017, 440 p., 39 €. ISBN : 9782757211960


Informations pratiques  : Nous préciserons les informations pratiques, qui pour l’instant sont tout sauf pratiques, dès que nous en saurons davantage sur la manière dont le Louvre va permettre aux visiteurs d’accéder à cette exposition dans des conditions normales (voir cet article, et celui-ci). Nous conseillons pour l’instant à nos lecteurs d’attendre, en espérant qu’une solution puisse être trouvée. S’ils veulent vraiment voir cette exposition dès maintenant, il faut alors se rendre très tôt au Louvre pour retirer une réservation, en sachant qu’ils devront probablement revenir beaucoup plus tard dans la journée, et faire de toute façon au moins une heure de queue.


Didier Rykner, lundi 27 février 2017


Notes

1Merci à Sophie Flouquet de nous avoir signalé ces erreurs.

2On pourrait également citer La Proposition de Brunswick et La Jeune femme debout devant un virginal également à Londres…





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