
1. Lorenzo Lotto (1480-1557)
Portrait de Giovanni della Volta et de sa famille, 1547
Huile sur toile - 104,5 x 138 cm
Londres, National Gallery
© Londres, The National Gallery
On dit parfois que les miroirs et autres objets dont les romantiques français ont meublé leurs scènes orientales et leurs harems fantaisistes sont de fabrication vénitienne... Delacroix et ses contemporains n’y auraient vu que de feu. Qui leur jettera la pierre après avoir parcouru l’exposition de l’IMA, l’une des plus excitantes et mieux mises en scène du moment ? S’agissant des arts décoratifs à partir du XIVe siècle, il est en effet parfois très difficile de dissocier ce qui relève des foyers d’Orient – de l’Égypte mamelouke à la Turquie ottomane – et ce qui revient à la Sérénissime. D’une rive l’autre, à la faveur de plusieurs siècles de guerre et d’échanges intensifs, et en dépit du barrage des religions, la connaissance de l’infidèle a ébauché une communauté artistique et culturelle, a permis un certain regard, qu’il nous est possible désormais de mieux comprendre. Sans idéaliser cette complicité, on ne peut qu’être sensible, aujourd’hui plus que jamais, à leçon de tolérance mutuelle, de compréhension bilatérale, qu’elle nous adresse et même nous inflige. On aimerait que toutes les expositions qui touchent à l’orientalisme européen aient à la fois ce courage et cette lucidité-là.

2. Vittore Carpaccio (connu à partir de 1472 - 1525/1526)
La prédication de saint Etienne à Jérusalem, vers 1514
Huile sur toile - 148 x 194 cm
Paris, Musée du Louvre
© RMN/Gérard Blot/Jean Schormans
Les liens de Venise et de la Méditerranée orientale se nouent vraiment au IXe siècle. Le commerce, on l’a dit, est décisif dans ces épousailles de raison ; significative aussi est la translation des reliques présumées de saint Marc, d’Alexandrie au palais ducal. Sous la protection du martyr et de son lion plein d’appétit, le grand canal jette des ponts vers le monde byzantin et les pays du Levant. Venise s’exporte, s’implante loin de ses quais cosmopolites, déplace ses frontières et ses intérêts. En retour, la migration des influences orientales, via le verre ou les tapis, s’infiltre partout et stimule l’émulation locale. Le trésor de la basilique Saint-Marc fait de ces merveilles exotiques son tribut à Dieu et à la cité. En centrant son propos sur les années 1300-1600, l’exposition de l’IMA rassemble dès sa première section les signes tangibles d’un dialogue, qui fut d’abord déséquilibré. Les ateliers qui s’installent à Murano à partir de 1291 tentent de répondre à l’avancée des verriers orientaux et à leur maîtrise de la transparence. Mais à la fin du XVIe siècle, on voit un vizir ottoman commander à Venise trois cents lampes de mosquée. Quant au beau portrait de Giovanni della Volta, entouré de sa famille, peint par Lotto en 1547 (ill. 1) , il nous rappelle que les tapis turcs étaient très recherchés du peintre comme de ses concitoyens. Synonyme de richesse et de raffinement, l’ornementation chère aux musulmans ne semble pas incongrue au cœur de la peinture religieuse. Celle-ci s’orientalise sans compter, comme en témoignent les tableaux réunis de Carpaccio (ill. 2) ou de Mansueti. Paradoxe : les scènes bibliques, afin d’évoquer les juifs hostiles au Christ, tournent à la turquerie...

3. Attribué à Gentile Bellini (1429-1507)
Le Sultan Mehmet II, 1480
Huile sur toile - 69,9 x 52,1 cm
Londres, National Gallery
© Londres, The National Gallery
À la même époque, les éditeurs de Venise donnent au Coran les ailes du livre moderne. On sait que la papauté, dès l’époque des premières croisades, reprocha au doge de faire passer les affaires avant le salut de la chrétienté. À cet égard, le pillage de Constantinople en 1204 fut perçu comme un acte odieux, détournant sur les orthodoxes la violence purificatrice qu’on promettait aux enfants du Prophète. Rome pouvait, il est vrai, s’inquiéter du destin des Croisés sur la côte orientale de la mare nostrum. À la fin du XIIIe siècle, les Mamelouks en ont chassé les derniers chrétiens. Jérusalem est perdu, l’Europe recule ici, et bientôt chez elle. À partir de la fin du XIVe siècle, les Ottomans s’y installent ; en 1453, ils font tomber Constantinople. Istanbul devient la capitale du sultan Mehmet II, celui-là même que Gentile Bellini est appelé à peindre en 1480 (ill. 3), au terme d’une guerre qui avait duré dix ans et se soldait pour Venise par la perte de certaines de ses possessions. Le parcours accorde une place de choix à ce portrait, prêt généreux de la National Gallery de Londres comme le Lotto mentionné plus haut. Encadré par un bel arc d’architecture vénéto-moresque, le Grand Turc apparaît, modelé d’une fine lumière, pleinement conscient de sa supériorité. La domination ottomane allait semer l’effroi à travers le monde, en Afrique du Nord comme en Europe continentale, jusqu’aux portes de Vienne. Mais l’échec du second siège de la ville en 1683 en annonça le reflux. Après avoir évoqué la poursuite des relations commerciales et diplomatiques au cours du XVIIe siècle, l’exposition se referme sur Tiepolo et ses orientaux enturbannés d’opéra. Devenue française en 1797, puis vendue aux Autrichiens par Bonaparte, Venise allait changer de vocation ensuite. L’ancienne porte de l’Orient se mua lentement en terre des mirages, enchanteresse pétrifiée, pour une Europe en mal d’exotisme.
Venise et l’Orient, Institut du Monde Arabe / Gallimard, 374 p., 65 €. ISBN 2-07-011816-9.
Catalogue d’une érudition exigeante, dirigé par Stefano Carboni (Metropolitan Museum, New York), à qui on reprochera seulement une malheureuse digression sur l’orientalisme du XIXe siècle, « né du colonialisme ». Est-ce à croire que l’Amérique vit toujours à l’heure d’Edward Said ? Cette réserve faite, l’ouvrage est aussi beau que savant On lira aussi la synthèse, bien menée, d’Aurélie Clemente-Ruiz, Venise et l’Orient, Hors série Découverte Gallimard, 7,90 €. Parmi les passeurs des arts de l’islam, le réseau vénitien fut à la fois précoce et plus influent qu’on ne le croit. Le XIXe siècle, qui vit l’intérêt pour l’Orient monter en puissance, s’inscrit donc dans un temps qui n’est pas seulement celui de la colonisation et du primitivisme qu’elle informe paradoxalement. Moins sensible à ces phénomènes qu’au collectionnisme, aux artistes voyageurs et au renouveau ornemental, Christine Peltre publie néanmoins un livre limpide et très renseigné sur le ressourcement oriental à l’époque de Chassériau et de Loti, Les Arts de l’islam. Itinéraire d’une redécouverte, Gallimard / Découvertes, 13,90 €.
