
1. Anonyme
Le grand canal, le pont du Rialto, vers 1860
Tirage à l’albumine - 26,8 x 34,4 cm
Basel, Sammlung Herzog
Photo : Service de presse
Là où commence la fort belle collection permanente de la Fondation Beyeler s’achève la présente exposition temporaire. Comment donc faire venir en ces lieux ceux qui s’y rendent habituellement pour voir des présentations consacrées à la peinture du seul XXe siècle ? En apparence, il suffit d’afficher des noms : en l’occurrence un toponyme qui fait rêver – Venise – et trois patronymes de peintres célèbres. Trois noms d’artistes, alors que deux auraient suffit en accroche, mais savamment arrangés : un Italien parmi les plus célèbres védutistes de la cité lagunaire pour ouvrir la chronologie, associé par un abusif lien de filiation marketing à Turner, et Monet – qui sur son seul nom assure le succès d’une manifestation (même si nombre d’amateurs aujourd’hui saturés d’impressionnisme décliné à toutes les sauces se détournent de telles présentations).
La visite s’ordonne chronologiquement en salles monographiques qui regroupent onze artistes : aux six toiles de Canaletto succèdent onze huiles de Guardi, puis, venues de la Tate londonienne – exceptionnellement généreuse –, sept peintures et vingt-et-une aquarelles de Turner auxquelles s’ajoute un prêt de la National Gallery of Art de Washington (une fort belle vue brumeuse de La Douane de mer et Santa Maria della Salute [1843]). Le méconnu Pietro Fragiacomo (1856-1922), représenté par une seule toile de très belle facture assure judicieusement la transition avec les « modernes » : deux Manet venus des Etats-Unis, dix-sept Monet (la plus grande partie des œuvres esquissées lors de son tardif séjour à Venise en 1908 et achevées à Giverny), provenant de collections publiques ou privées française (Musée des Beaux-Arts de Nantes), américaines, japonaise, galloise ou suisses, trois huiles de Renoir venues d’Outre-Atlantique et de Suisse, l’inattendu Odilon Redon avec cinq toiles et un pastel. Les Américains Whistler, avec quatorze dessins au pastel et vingt gravures est l’artiste le mieux représenté, précédant son compatriote Sargent avec onze peintures et neuf aquarelles. Une pièce du Suédois Anders Zorn (1860-1920) et neuf autres de Paul Signac achèvent ce riche parcours pictural que viennent compléter de très belles photographies de la seconde moitié du XIXe siècle consacrées à Venise et appartenant à la Collection Herzog de Bâle (ill. 1). Somme toute moins un parcours illustrant la permanence de Venise dans l’imaginaire collectif iconographique (il aurait fallu y ajouter nombre d’inconnus ou d’oubliés) qu’une superbe galerie rassemblant quelques-uns des grands noms qui ont, de la première moitié du XVIII e siècle aux premières décennies du XXe siècle, trouvé une inspiration dans la Cité des Doges

2. William Turner (1775-1851)
Départ pour le bal (Saint Martin), 1846
Huile sur toile - 61,6 x 92,4 cm
Londres, Tate Britain
Photo : Service de presse
Que le voyage commence par Canaletto, rien d’étonnant : n’est-il pas celui qui, à défaut d’avoir inventé la veduta vénitienne, l’a haussée au rang d’art commercial ? Ses toiles ont inondé l’Europe, commandées par les voyageurs désireux de conserver sur leurs murs les vues qu’ils ne pouvaient plus contempler ou de ceux qui désiraient faire connaissance avec la Sérénissime avant même d’y être arrivés. En témoigne cette carte postale que constitue sa Piazza San Marco (1723-24, Museo Thyssen Bornemisza, Madrid) : fermée sur ses trois côtés, la toile que ferme le Duomo dont l’audacieux Campanile s’élève immensément vers le ciel qu’il semble trouer paraît illustrer cette « manière […] perspective et admirable dans le détail » que vantait le Président De Brosses. Tout autre sera le « métier » de Guardi : à un védutisme topographique il préfère scénographier les toiles en traitant la ville comme un décor qu’animent de nombreux personnages-figurants. Décentrant ses toiles au profit de ciels qui mangent l’espace, réduisant la ville à une étroite bande coincée entre ceux-ci et les eaux au premier plan (Le Départ du Bucentaure du Môle le jour de l’Ascension, 1770-75, Calouste Gulbenkian Museum, Lisbonne), il renouvelle totalement la vision de Venise et fait davantage la part belle aux lumières et aux reflets.
Ce décentrement, Turner le prolonge : chez lui, après une période de « Canaletti paintings » (ne va-t-il pas jusqu’à mettre en scène de manière totalement loufoque Canaletto lui-même, peignant sur le motif une toile à cadre doré dans son Pont des Soupirs de 1833 ) il trouve sa voie propre. Adieu monuments et palais, églises et gondoles : désormais les teintes absorbent dans leur vaporosité la ville et celle-ci se dissout dans les dorures somptueuses d’un ciel qui par capillarité teinte les reflets de l’eau (La Dogana et Santa Maria della Salute, 1843 ; diptyque Départ pour le bal - ill. 2 - et Retour du bal, 1846).

3. John Singer Sargent (1856-1925)
La sieste des gondoliers, vers 1904
Aquarelle - 35,6 x 50,8 cm
New York, collection privée, courtesy Adelson Galleries
Photo : Service de presse
Ce qui frappe dès lors que l’exposition aborde la seconde moitié du XIXe siècle c’est le changement de point de vue pictural : plus de larges panoramiques (ou très peu, représentés par des gravures – très fin Nocturne, 1879-80) – ou des pastels de Whistler – merveilleux Venise au soleil couchant,1879 où sur un fond rougeoyant se découpent sur une immense étendue lagunaire sombre qu’irisent çà et là des traits bleutés une barque et une gondole noires) mais une approche fragmentaire de la ville. Tels ces blasons poétiques du XVIe siècle qui découpaient le corps féminin en autant de parties, Manet, Renoir, Sargent ou Monet travaillent en « zoomant » sur un palais, une église, un vicolo, un rio, une piazzetta ou un campo. De la scène de genre renouvelée, dans laquelle excelle Sargent (L’Allumette de soufre et Une rue de Venise - 1882], La Sieste des gondoliers, ill. 3.), à de véritables reconstructions spatiales de la ville à travers l’œil des peintres, c’est à une Venise repensée picturalement que l’on assiste. Manet fut l’un des premiers à traiter ainsi la perception de la Cité des Doges : il a beau intituler deux de ses toiles Le Grand Canal (1874), ce qu’il présente n’a plus rien à voir avec les traditionnelles vedute du site. Plantant en premier plan des paline bleues et blanches, inscrivant une gondole noire au centre de sa composition, il estompe palais et demeures dans un arrière-plan qui désormais s’efface derrière les miroitements de l’eau.

4. Claude Monet ( 1840-1926)
Palais Contarini, 1908
Huile sur toile - 92 x 81 cm
Saint-Gall, Kunstmuseum
Photo : Service de presse

5. Claude Monet (1840-1926)
Le Grand Canal, 1908
Huile sur toile - 73,7 x 92,4 cm
Boston, Museum of Fine Arts
Photo : Service de presse
Monet, emportera de son tardif séjour en 1908 des esquisses qu’il achèvera à Giverny avant de les présenter à Paris en 1912 : chez lui, évidemment, l’importance accordée au poids des jeux de lumières, le conduit à des compositions originales, tel ce Palais Contarini (ill. 4) jouant sur la gamme des bleus et déportant la ligne de flottaison très haut de sorte que le palais sort du tableau et que l’eau semble manger tout l’espace. Visions photographiques où l’on choisit minutieusement le cadrage et que l’on comparera avec les très beaux tirages contemporains provenant de la collection Herzog. De même que confronter deux autres vues du Grand Canal par Monet et Signac (ill. 5 et 6) permet de parfaitement comprendre, à partir d’un sujet absolument identique, la différence fondamentale entre le regard impressionniste, désireux de mesurer, ainsi que le suggère le catalogue, « le tangible et l’intangible », alors que le « travail » divisionniste fragmente le seul tangible en une myriade de points de couleurs pures que l’œil du spectateur a charge de synthétiser.

6. Paul Signac (1863-1935)
Le grand canal, 1905
Huile sur toile - 73,5 x 92,1
Toledo, Museum of Art
Photo : Service de presse
Ainsi, au fil des quelque cent trente toiles, gravures et dessins que le commissaire invité Martin Schwander a rassemblés et accrochés merveilleusement et confortablement – comme toujours en ces lieux –, le visiteur est invité à une promenade des plus agréable sur les canaux, au milieu des églises, à travers places et placettes, dans les brumes du matin ou au soleil couchant. Une promenade, non un parcours scientifique qui eût été un autre propos, sans doute plus ambitieux et de tout autre nature.
Collectif, Venice : From Canaletto and Turner to Monet, Hatje Cantz, 2008, 224 p., 68 CHF. ISBN : 978-3-7757-2241-4.
Le catalogue existe aussi en allemand (ISBN : 978-3-7757-2240-7) mais pas en édition française.
Informations pratiques : Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, CH-4125 Riehen/Bâle. Tél : +41 (0)61 645 97 00. Ouvert tous les jours de 10 h à18 h, le mercredi jusqu’à 20 h. Tarifs : 23 € (tarif plein), 6 et 12 € (tarifs réduits).
