Vassili Polenov, chevalier de la beauté


Auteur : Tatiana Mojenok-Ninin

D’une réussite triomphale, comme celle du festival Normandie impressionniste de 20131 qui avait succédé à celui de 2010, non moins couronné de succès, il serait malavisé de ne cibler que les aspects proprement quantitatifs et proliférants (600 projets qui portèrent sur le théâtre, la musique, l’art moderne avec de nombreuses expositions, des colloques, des conférences, des fêtes et jusqu’à des déjeuners en plein air…, plus d’un million de participants, etc.). Profitons justement de cette (vertigineuse) démonstration pour saluer une publication plus qu’opportune mais dont on aurait sans doute peu parlé sans La Tribune de l’Art, soit la récente monographie, la première en français, consacrée au fameux peintre russe du XIXe siècle Vassili Polenov (1844-1927)2, que nous devons à Tatiana Mojenok-Ninin. Pourquoi Polenov dans un tel cadre franco-régional ? Parce que cet artiste, dans ses années de formation en France, séjourna à Paris et plus particulièrement à Veules-les-Roses en 18743.

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1. Vassili Polenov (1844-1927)
Marée basse. Normandie, 1878
Huile sur toile - 48 x 137 cm
Polenovo, Musée-atelier Vassili Polenov
Photo du musée

A l’exemple d’un bientôt célèbre Repine (1844-1930), il faut comprendre qu’il n’est pas de jeune artiste russe qui ne passe alors par Paris tout en visitant Munich, Rome ou Venise. Toute une part de la production de Polenov se ressent par ce biais d’un inoubliable séjour sur la proche côte normande (ill. 1)4, sur les pas inspirés d’Eugène Isabey et d’un autre excellent paysagiste, russe lui, Bogolioubov, qui fréquente la sacro-sainte ferme Saint-Siméon près de Honfleur dès 1857 et qu’on retrouve également à Veules (Bogolioubov se rappelle à notre mémoire, en Normandie, par une fascinante marine nocturne conservée au musée de Fécamp5). Or, Polenov reste un artiste peu représenté dans les collections françaises (juste, deux peintures de lui, localisées au musée de Villefranche-sur-mer, dont Le Port (ill. 2) et un paysage d’hiver, Première neige6). En plus des grands musées russes comme la Galerie Tretiakov à Moscou et le Musée national russe à Saint-Pétersbourg, il faut aller découvrir notre peintre dans son étonnant manoir-atelier et musée mémorial de Polenovo7, à 130 km de Moscou, là où il demeura à partir de 1890 (la dénomination de Polenovo l’a emporté sur celle de Borok, la « petite forêt », qui était la première appellation donnée par Polenov à sa résidence). Pour ce faire, Tatiana Mojenok-Ninin était particulièrement bien placée : russe d’origine à présent établie à Paris, auteur d’une thèse éditée à Paris-Sorbonne en 2003, Les peintres réalistes russes en France 1860 19008, elle s’est très logiquement intégrée au festival de la Normandie impressionniste : forte de cet appui et de divers soutiens (institutions russes, association des héritiers Polenov, etc.), elle nous donne maintenant une durable monographie d’artiste parfaitement illustrée qui vaut bien, convenons-en, une éphémère exposition.


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2. Vassili Polenov (1844-1927)
Le Port
Huile sur toile – 17 x 29 cm
Villefranche-sur-mer, Observatoire océanologique,
déposé au Musée de la Citadelle de Villefranche
Photo : D.R.
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3. Vassili Polenov (1844-1927)
L’Entrée d’un parc. Veules, 1874
Huile sur toile - 61 x 46 cm
Saint-Pétersbourg, Musée national russe
Photo du musée

Le public, et pas seulement celui de la Haute-Normandie…, ne peut qu’être sensible, au départ, à la fraîcheur picturale de ces évocations de rivages, falaises, moulins ou frondaisons entre Veules (ill. 3) et Etretat, comme on en voit une belle série à Polenovo. Soyons toutefois œcuménique et raisonnable : de telles peintures normandes ne sont pas à proprement parler « impressionnistes », même si elles datent des années 1874-1875. Une bonne histoire de l’art ne saurait à la longue abuser d’un terme aussi galvaudé. Pas plus Isabey que Corot, Daubigny, Pelouse, Cals, Jongkind ou Boudin, ce dernier surtout qu’on peut rapprocher à bon droit de Polenov, n’ont à être ainsi catégorisés, et tant mieux après tout que la peinture à cette époque, en France comme ailleurs, soit heureusement et résolument diverse, n’en déplaise à des festivals autoproclamés9. Ce que démontre dans une perspective comparable le tout récent et capital ouvrage de Pierre Sérié sur la peinture d’histoire sous la Troisième République10.


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4. Vassili Polenov (1844-1927)
Les Rêves, 1894
Huile sur toile - 180 x 165 cm
Saratov, Musée national A. N. Raditchev
Photo : Musée national A. N. Raditchev
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6. Vassili Polenov (1844-1927)
Juif, étude pour une figure du tableau de 1887
Huile sur toile marouflée sur carton – 17,5 x 14 cm
Polenovo, Musée-atelier Vassili Polenov
Photo : Musée-atelier Vassili Polenov

Dans le cas de Polenov comme dans celui de Repine (ce dernier, à vrai dire, n’est paysagiste qu’à l’occasion), leur situation artistique est en fait plus complexe que ne peuvent le faire soupçonner les quelques jolies et rassurantes réussites de Veules-les-Roses. L’exceptionnel fonds de Polenovo et du coup le livre de Tatiana Mojenok qui s’appuie en plus des musées cités plus haut sur ceux de Saratov, Kazan, Kiev, Abramtsevo ou Poltava11, révèlent un Polenov aux vastes et riches curiosités, du paysage bien sûr, qu’il soit normand ou russe, au portrait où il y excelle, et plus encore dans la peinture d’histoire (ill. 4), avec une approche le plus souvent biblique et exacerbée, nourrie par un réalisme orientalisant à la Fortuny12 et très bien accueillie à l’époque de par l’inclination de la société russe à une intensité religieuse voire mystique (que l’on songe à Ivanov puis à Vasnetsov, Repine, Sourikov, Nicolas Gay, etc.)13.


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5. Vassili Polenov (1844-1927)
Le Christ et la pécheresse, 1887
Huile sur toile - 325 x 611 cm
Saint-Pétersbourg, Musée national russe
Photo : D. R.

Le fait est que le grand titre de gloire de Polenov et ce qui lui valut sa consécration d’artiste national (et lui permit alors de bâtir l’étonnant Polenovo), c’est l’immense Christ et la pécheresse (1886-1887) du Musée national russe de Saint-Pétersbourg (ill. 5), acquis à prix d’or par le Tsar Alexandre III14 : ostentatoire et victorieux déploiement de peinture « péplum » et d’incandescences orientales (voir à cet égard de vives et belles études préparatoires, très colorées - ill. 6 - dans le fonds de Polenovo), qui affirme et justifie une indéniable égalité entre les représentants de la neuve école de peinture russe et leurs rivaux européens dans la veine historico-réaliste qui officient alors à Paris, Munich ou Rome.


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7. Vassili Polenov (1844-1927)
Bureau, piano et armoire à partitions
Polenovo, Musée-atelier Vassili Polenov
Photo : Musée-atelier Vassili Polenov
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8. Vassili Polenov (1844-1927)
Carnaval vénitien, vers 1920-1921
Elément du diorama Voyage autour du monde (en 65 tableaux)
Polenovo, Musée-atelier Vassili Polenov
Photo : Musée-atelier Vassili Polenov

On n’appréciera pas moins en Polenov le héraut volontaire, particulièrement créatif, de tout un courant néo-russe et national qui s’exprime à merveille dans l’ultime havre polenovesque après une première significative expérience dans le foyer artistique d’Abramtsevo15 : le site de Polenovo offre ainsi un étonnant assemblage d’architectures élevées sur les propres plans de l’artiste et de meubles conçus ou réunis et disposés par lui (ill. 7) - voir notamment la bibliothèque avec une caractéristique cheminée, reproduite p. 161. Autrement dit, un éclectique et très artistique mélange quasi Art nouveau d’éléments néogothiques et de céramiques, tissus, meubles dans la tradition artisanale russe, sans oublier la déroutante fantaisie d’un voyage autour du monde traité en illusionniste diorama, à base de virtuoses et magiques transparents colorés (ill. 8), car Polenov se voulait décidément un « civilisateur » ouvert à toutes les techniques. – Quel dense et inattendu parcours depuis la charmante Normandie maritime ! Mais quel est l’artiste créateur et vrai comme celui-là qui ne vogue de dépaysements en surprises ? De quoi écrire alors ou réécrire nos histoires de l’art, oser même de nouveaux festivals qui n’auront pas à être forcément impressionnistes !

Tatiana Mojenok-Nikin, Vassili Polenov, chevalier de la beauté, Editions Point de vues, 2013, 200 p., 28 €, ISBN : 9782915548877.
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Jacques Foucart, vendredi 1er août 2014


Notes

1Ce 2ème festival (président, Pierre Bergé ; vice-Président, Laurent Fabius ; commissaire général, Jérôme Clément ; président du conseil scientifique, Erik Orsenna) s’est tenu du 27 avril au 29 septembre 2013 sur les deux régions de Haute et Basse Normandie (cinq départements en tout).

2Le sous-titre du livre, Chevalier de la beauté, est redevable aux amis du peintre qui l’appelaient ainsi, notamment Repine, eu égard à ses origines aristocratiques comme à son idéalisme convaincu - l’idée occidentale de chevalerie, tant au service de l’art (une « Dame de beauté ») que de la patrie russe (p. 11). Sa famille était de vieille noblesse russe, dont un célèbre juriste, Alexei, qui avait recommandé dès 1766 l’abolition du servage ; le père de Polenov, Dnitri, était quant à lui un savant archéologue et bibliographe qui fit à Athènes la connaissance du renommé peintre d’histoire Brioullov, tandis que la mère, Maria, était peintre amateur et auteur de livres pour enfants.

3Le séjour de Veules-les-Roses, si révélateur pour les liens des artistes russes avec la Normandie, se place en 1874, Polenov arrivant à Paris après être passé deux ans et demi par l’Allemagne (Munich), la Suisse, Venise et Rome (fin de l’été 1872 - été 1873) pour faire retour en Russie en 1877 et s’établir à Moscou. C’est à cause de Repine que Polenov se rend à Veules et s’installe alors chez ce dernier (p. 53), lui aussi peintre de la côte normande (bons exemples reproduits dans l’ouvrage de Mojenok, p. 52, 55, 62, lesquels attestent chez Repine une relative familiarité talentueuse avec l’exercice du paysage, un Repine mieux connu, il est vrai, et davantage estimé pour ses peintures de genre social, du type Haleurs de la Volga, gloire comme on le sait du Musée national russe à Saint-Pétersbourg). Tirant le bilan immédiat de sa période française, Polenov écrit à sa famille ces lignes révélatrices qu’il faut interpréter toutefois avec nuance au regard de son évolution future, laquelle reste fondée sur une essentielle et fructueuse diversité : « Ici, j’ai essayé tous les types de peinture historique, de genre, de paysage marine, portrait, peinture animalière, nature morte, etc., et j’ai fini par comprendre que mon talent était plus proche du paysage et de la peinture de genre, ce à quoi je vais me consacrer » (p. 83).

4Citons à ce sujet des études, toutes conservées à Polenovo et utilement reproduites dans le présent ouvrage : falaises normandes (repr. p. 55-56) ; Marée basse avec trois exemples (repr. p. 58, 59, et 60-61, celle de la p. 59 ayant été déjà reproduite dans La Tribune de l’Art, 31 août 2010) ; Cheval blanc (repr. p. 63, tableautin mis en parallèle avec une étude du même cheval par Repine, repr. p. 62, elle conservée au musée de Saratov) ; Vieux moulin à Veules (repr. p. 65 et 66-67) ; Barque à Etretat (repr. p. 73) ; Entrée d’un parc à Veules (repr. p. 74 et 76-77).

5Sur Bogolioubov (1824-1896), le plus francisant et à coup sûr l’un des plus doués de ces peintres russes intéressés par la Normandie, renvoyons au précédent livre, plus général, de Tatiana Mojenok-Ninin, Les peintres russes et la Normandie au XIXe siècle, 2010, dont nous avons donné un compte-rendu dans La Tribune de l’Art (voir note précédente). Le remarquable Clair de lune à Pornic (1867) de cet artiste, au musée de Fécamp depuis 1934, est reproduit dans cet article, ainsi que deux paysages du même Bogolioubov (Etretat, 1874, et Coucher de soleil à Dieppe, 1872). Tout comme un Polenov servi par son musée monographique, Bogolioubov est particulièrement bien représenté quant à lui au musée de Saratov grâce à son legs de plusieurs centaines d’œuvres, peintures et dessins.

6Le Port et L’Hiver (1890), appartenant à l’Observatoire océanographique de Villefranche-sur-mer et déposés au musée de la Citadelle à Villefranche, proviennent de la collection du professeur Alexei Korotnev, premier directeur de la station zoologique installée à la citadelle en 1888 pour l’étude de la faune sous-marine (p. 171, repr. p. 170). Le tableau de Polenov, Première Neige, sur les rives de l’Oka (1891), fut offert en 1954 à la Comédie française par le ministère de la Culture de l’U.R.S.S. (p. 169).

7Au bord de l’Oka, le domaine de Polenovo est riche de plusieurs constructions dont la principale est la Grande maison réalisée sur les plans et dessins du peintre en 1891-1892 ; il la qualifiait de « scandinave » pour son style rustique (p. 153) et elle se distingue par la multiplication de ses toits et de ses ouvertures « qui ouvrent sur autant de paysages ». L’église de la Trinité, près du cimetière de cette localité (repr. p. 11), est également de sa conception.

8De cette thèse a découlé, en 2010, dans le cadre du premier festival Normandie impressionniste, l’ouvrage La Normandie et les peintres russes du XIXe siècle commenté par nous à cette occasion, voir plus haut, note 5.

9Renvoyons ici au dit compte-rendu de 2010.

10Pierre Sérié, La Peinture d’histoire en France, 1860-1900, La lyre et le poignard, avant-propos de Bruno Foucart, préface de Peter Cooke, Paris, Arthena, juin 2014. Une recension en sera bientôt publiée sur ce site.

11Point n’est besoin d’insister sur le caractère particulièrement inédit de l’illustration de cet ouvrage qui exploite des ressources pour le moins peu accessibles au public français.

12Repine et Polenov visitent en 1875 l’exposition parisienne du peintre Fortuny décédé en 1874 : voir à ce sujet des citations instructives des deux artistes russes, p. 86 (un géant aux yeux de Repine qui s’avoue à peine remis de « la vérité enfantine » (sic) des Impressionnistes vus en 1874, une réaction très significative) et p. 91 (Fortuny, « talent souvent superficiel » (sic), maigre dans le contenu, juge bien Polenov, mais brillant et recherchant avec succès « la beauté extérieure » plus que la profondeur artistique) ; Polenov copie même la Plage napolitaine du peintre catalan, paysage pourtant inachevé qu’il qualifie de « vrai diamant » (copie conservée à Polenovo, repr. p. 91).

13Point de vue utilement développé par l’auteur, p. 130-135.

14T. 3,25 x 6,11. – Polenov intitula significativement son tableau au sujet très évangélique : « Que celui qui n’a jamais péché… », mais dut renoncer à contre-cœur à ce titre (p. 142) pour cause de censure officielle lors de l’exposition du tableau en Russie, en 1887, à la 15e manifestation des Ambulants, où l’œuvre fit sensation et enthousiasma le Tsar Alexandre III qui l’acheta contre le grand amateur et collectionneur Tretiakov pour une somme considérable (30 000 roubles), ce qui allait justement permettre à Polenov de réaliser son rêve : s’établir à la campagne et s’y faire bâtir une grande demeure-atelier, le futur Polenovo, p. 149. – Très illustratif de son ambition de peintre orientaliste et piétiste, fortement réaliste et documentaire autant que piétiste et humaniste, est le fait que Polenov s’adonna avec son épouse à Rome, en 1883-1884, à toute une quête littéraire (Ernest Renan, Eugène-Melchior de Vogüé), lors la soigneuse préparation du tableau (p. 138).

15Sur le site d’Abramtsevo, voir p. 109, 116-117. Polenov déploya là déjà une typique et fructueuse inclination aux travaux d’architecture et de décor de théâtre, à preuve l’église Saint-Sauveur, p. 117, construite par lui avec le peintre Vasnetsov en 1881-1882, dont il décore aussi l’intérieur (L’Annonciation, repr. p. 114-115).





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