Une vente collégiale à l’hôtel Drouot


10/11/15 - Marché de l’art - Paris - Drouot est-il en train de se suicider ? C’est hélas l’impression de beaucoup d’observateurs. Les samedis sont désormais presque toujours très pauvres en expositions quand l’hôtel des ventes n’est pas tout simplement fermé… Et lorsque par hasard celui-ci est ouvert, les expositions ne sont plus pour une vente le lundi, mais pour le mardi. Résultat, le mardi, jour théoriquement très riche en expositions, leur nombre est réduit d’autant. Des ventes courantes qui autrefois avaient lieu à Drouot se déroulent désormais à Drouot-Nord : une heure d’exposition le matin puis vente immédiatement ensuite. Certains acheteurs se régalent, mais les vendeurs sont parfois lésés et finiront frustrés… Ce mercredi, alors que Paris-Tableau commence et que beaucoup de marchands et de conservateurs étrangers visitent la capitale, les portes de l’hôtel de la rue Drouot sont closes pour cause de 11 novembre ! Nous pourrions rajouter beaucoup d’exemples de ce genre qui font penser qu’il y a une volonté délibérée de tuer cette institution plus que centenaire.


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1. Charles Le Brun (1619-1690) et collaborateurs
Le Christ au jardin des Oliviers
Huile sur toile - diam. 138,5 cm
Vente Drouot jeudi 12 novembre 2015
Photo : Maison de ventes Daguerre
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2. Francisco Solimena dit l’Abbate Ciccio (1657-1747)
Dieu le Père dominant le monde
Huile sur toile - 51 x 62,5 cm
Vente Drouot jeudi 12 novembre 2015
Photo : Maison de Ventes Guillaume Le Floc’h

Pourtant, quelques initiatives vont dans le bon sens, comme la vente « collégiale » de tableaux anciens qui aura lieu le jeudi 12 novembre 2015. L’idée n’est pas nouvelle : plutôt que de répartir dans plusieurs vacations quelques tableaux importants perdus au milieu des autres objets, rassembler des œuvres venant de sociétés différentes afin de proposer un vrai catalogue, et une vraie vente spécialisée. Si plus de la moitié des lots sont fournis ici par Daguerre, ce sont au total douze études qui proposent 46 tableaux et miniatures, et une sculpture.


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3. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
Couple de bergers dans une étable
Huile sur toile - 48 x 58,5 cm
Vente Drouot jeudi 12 novembre 2015
Photo : Maison de ventes Binoche et Giquello
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4. Antoine Coysevox (1640-1720)
Buste de Jean-Baptiste Colbert, 1677
Marbre - 71 x 70 x 34 cm
Vente Drouot jeudi 12 novembre 2015
Photo : Maison de ventes Leclere

Parmi les toiles les plus intéressantes, notons un Christ au jardin des Oliviers (ill. 1) par Charles Le Brun (et collaborateurs), une esquisse de Francesco Solimena (ill. 2) et un petit tableau de Fragonard (ill. 3). Mais le lot vedette est certainement le buste de Jean-Baptiste Colbert par Antoine Coysevox (ill. 4), chef-d’œuvre incontestable de la sculpture française du XVIIe siècle, l’un des trois portraits du ministre de Louis XIV que l’artiste a réalisé, dont un est conservé au Louvre et l’autre se trouve sur la tombe de Colbert dans l’église Saint-Eustache. Ce troisième buste présenté à Drouot serait en réalité le premier, puisqu’il a été réalisé d’après le modèle vivant, tandis que les deux autres sont posthumes.
Précisons tout de suite que l’œuvre ne quittera pas le territoire français, puisqu’elle est classée monument historique depuis 1937. Elle était conservée au château de Lignières, probablement depuis le XVIIe siècle, et a été prêtée ces cinq dernières années au château de Sceaux. Le décret de classement précise dans son article II que « conformément à la demande du propriétaire, ce buste restera à perpétuelle demeure, dans le château de Lignières auquel il est rattaché par des souvenirs historiques ». Cela avait donc pour effet de transformer le buste en « immeuble par destination ». Ce décret interdit donc théoriquement de sortir l’œuvre du château. Nous avons interrogé le ministère de la Culture à plusieurs reprises sur la portée de ce texte, mais bien entendu, celui-ci ne nous a jamais répondu. Il semble qu’il n’y ait plus d’interlocuteur possible à la direction des patrimoines, ou que celle-ci soit tellement occupée qu’elle ne peut plus répondre, à moins qu’elle fasse le mort de manière délibérée, ce que nous ne pouvons croire…
En revanche, la SVV Leclère nous a certifié avoir eu l’assurance du ministère qu’il n’y avait aucune obligation de conserver le buste in situ, notamment parce que la notion de « perpétuelle demeure » n’existe pas dans le code du patrimoine, et parce que la volonté du propriétaire ne suffit pas si l’œuvre n’est pas réellement immeuble par destination, ce qui supposerait qu’elle soit par exemple fixée au monument et inscrite dans une niche spécialement faite à cet effet. De plus, l’article du décret spécifiait que la perpétuelle demeure était faite « à la demande du propriétaire » ; la volonté de celui-ci étant aujourd’hui différente, cela suffirait à l’annuler.
Nous ne sommes pas juriste et ne prétendrons pas avoir la solution de cette affaire mais il nous semble que, si du point de vue du code du patrimoine ce décret semble effectivement fragile, seul un décret peut défaire ce qu’un décret a fait. Même s’il est regrettable que ce buste quitte le château de Lignières, l’essentiel reste sans doute que l’œuvre demeure en France.


Didier Rykner, mardi 10 novembre 2015





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