Une nouvelle édition des Souvenirs de Madame Vigée Le Brun (1755-1842)


IMG/jpg/Couverture_Souvenirs_small.jpgQuel prodigieux foisonnement de publications consacrées à Louise Vigée Le Brun depuis plus d’un demi-siècle ! Il y en a qui ont enrichi de façon appréciable notre connaissance de la vie et de l’œuvre de cette célèbre femme peintre, pastelliste et dessinateur1. Vient rejoindre leurs rangs la nouvelle édition des Souvenirs de l’artiste que Geneviève Haroche-Bouzinac, professeur à la Faculté des lettres, langues et sciences humaines de l’université d’Orléans, vient de publier. Cette historienne, spécialiste émérite des mémoires et correspondances du XVIIIe siècle, ne s’est pas contentée de présenter dans son intégralité le texte en trois volumes publié à Paris par Hippolyte Fournier entre 1835 et 18372, elle l’a doté d’un abondant appareil critique sous forme de notes en bas de page3, d’une bibliographie classée thématiquement et de plusieurs index. Les Souvenirs, document capital dont on n’a pas toujours mesuré l’importance, sont précédés d’une introduction écrite dans un style limpide qui précise la manière dont l’ouvrage fut confectionné sous la direction et avec l’active participation de l’artiste octogénaire, en délimitant le rôle de ceux et de celles qui contribuèrent à la rédaction et à la mise en forme définitives des manuscrits originaux dont nous avons découvert plusieurs ensembles et quelques folios épars dans des collections publiques et privées.

1. Elisabeth Louise Vigée Le Brun (1755-1842)
L’artiste et sa fille Julie Le Brun ou
La Tendresse maternelle
, 1786
Panneau - 105 x 84 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN

Les commentaires du professeur Haroche-Bouzinac dévoilent toute l’originalité des mémoires de Vigée Le Brun et leur caractère composite. Ils éclairent le déroulement chronologique de la carrière de l’auteur et les multiples aspects de sa personnalité et de sa vie affective. Sont mis en relief également sa passion dominante (les arts du dessin et de la peinture), sa formation intellectuelle et artistique, une créativité constamment renouvelée, une admirable capacité de travail, la célébrité à laquelle elle parvint et les honneurs professionnels qui en découlèrent, ses rapports avec l’argent et le grand rôle de l’amitié dans sa vie. Quelques thèmes qui motivèrent le comportement de Vigée Le Brun apparaissent en clair au fil du récit : une grande ambition professionnelle et sociale, une volonté de fer, une habile exploitation de sa beauté et de celle de quelques-uns de ses modèles, un très vif sens de l’humour4, une exquise mondanité, des sympathies monarchistes (voire légitimistes), une hypersensibilité des nerfs, les hantises qui l’obsédaient, un goût pour les excursions à la campagne et pour la nature à l’état sauvage et une endurance physique et psychologique qui lui permit d’entreprendre de longs voyages par terre et sur mer5.

2. Elisabeth Louise Vigée Le Brun (1755-1842)
Hubert Robert, 1788
Panneau - 105 x 84 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN

L’univers de Vigée Le Brun comprend des personnages, des lieux et des événements qu’elle a connus au cours de sa longue existence. Geneviève Haroche-Bouzinac en identifie un grand nombre. Elle élucide des faits dont les contemporains de la mémorialiste étaient familiers mais qui sont autant de mystères pour la plupart des lecteurs du XXIe siècle. Les appels de notes renvoient souvent à de petites biographies de gens que Vigée Le Brun côtoya avant, pendant et après la Révolution française qui aident le lecteur à suivre la narration d’une vie d’une étourdissante complexité. Dans l’introduction et les notes, les passages concernant les membres de la famille de Madame Le Brun6 et leur interaction avec elle, sont particulièrement informatifs. Par exemple, en citant les mémoires peu connus de l’homme politique et écrivain Jean-Pons-Guillaume Viennet7, Geneviève Haroche-Bouzinac nous apprend que le frère de l’artiste, le poète et dramaturge Étienne Vigée, sombra dans l’alcoolisme avant de mourir d’une façon peu glorieuse.

3. Elisabeth Louise Vigée Le Brun (1755-1842)
Autoportrait en costume de voyage, 1789
Pastel - 50 x 40 cm
New York, collection particulière
Photo : D. R.

On peut faire à cette publication fort peu de reproches : un prix assez élevé (130 €) qui ne la met pas à la portée de toutes les bourses ; le nombre limité des illustrations (il n’y en a que vingt et une, toutes en noir et blanc) ; et quelques lacunes et inexactitudes (la plupart insignifiantes) dans les notes8 et le post-scriptum de l’éditeur Charpentier qui figure tout à la fin de l’ouvrage9.

Ce livre était d’autant plus attendu que bien des travaux sur Vigée Le Brun parus depuis l’exposition rétrospective qui eut lieu en 1982 au Kimbell Art Museum10 confondent la profondeur intellectuelle avec un jargon abstrus et alambiqué à la mode11. Ces ouvrages n’ont de sens que pour les disciples du culte particulier auquel ils s’adressent12. Colorés par diverses tendances idéologiques, ils en disent plus long sur leurs auteurs que sur l’objet de leurs propos et sont souvent d’une naïveté et d’une insipidité consternantes. Au service d’une cause ou d’un parti pris, une copie anonyme ou une œuvre « attribuée à » peuvent valoir des originaux, la qualité esthétique et la réalité objective n’étant que des concepts élitistes qui ont fait leur temps. À leur sujet, on aurait intérêt à se souvenir de la manière dont Rabelais caractérisa les mystifications des sophistes de son époque dans sa Vie très horrifique du grand Gargantua :

…leur savoir n’estoit que besterie, et leur sapience n’estoit que moufles, abastardisant les bons et nobles esprits, et corrompant toute fleur de jeunesse.

Par ailleurs, certaines compilations d’images et de descriptions imprimées, ronéotypées13 ou mises en ligne sur internet14 ne doivent être utilisées qu’en usant de la plus grande prudence, car il leur arrive d’être informées par des découvreurs sans discernement.

L’historien et l’amateur de la culture française telle qu’elle fut répandue en Europe pendant les dernières décennies de l’ancien régime et l’âge des révolutions doivent se réjouir de la parution de l’ouvrage de Geneviève Haroche-Bouzinac. Il est indispensable à tous ceux et à toutes celles qui s’intéressent à Vigée Le Brun et à la société cosmopolite à laquelle elle appartenait. Il surpasse de très loin toutes les rééditions des Souvenirs qui l’ont précédé.

Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Souvenirs 1755-1842 (Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux), texte établi, présenté et annoté par Geneviève Haroche-Bouzinac, Paris, Honoré Champion Éditeur, Paris, 2008, 852 pp.


Joseph Baillio, jeudi 15 janvier 2009


Notes

1. Notamment l’excellente biographie d’Angelica Goodden (1997), des études ponctuelles publiées par Sébastien Allard, Colin Bailey, Philippe Bordes, Arnaud Brejon de Lavergnée, Claire Constans, Benedetta Craveri, Jean-Pierre Cuzin, Yekaterina Vadimirovna Deryabina, Gilberte Émile-Mâle, Michel Gallet, Geneviève Haroche-Bouzinac, Jo Hedley, Fernando Mazzocca, Edgar Munhall, Ina Nemilova, Lada Nikolenko, Linda Nochlin, Melissa Percival, Pierre Rosenberg, Xavier Salmon, Perrin Stein, Anna Villari et Gerrit Walczak et l’impressionnant dictionnaire des pastellistes d’avant 1800 de Neil Jeffares (2006).

2. Il convient de noter ici que l’édition Fournier des Souvenirs est la seule recevable, car celle en deux volumes publiée par Charpentier en 1869 sur laquelle se fondent plusieurs éditions modernes est déformée. Les temps du récit sont modifiés, la tournure des phrases « corrigée » et les notes de bas de page intégrées au texte .

3. Il y en a 336 au total.

4. On se demande même si Madame Le Brun n’aurait pas souri si elle avait pu lire l’amusante parodie de ses Souvenirs que la romancière Colette composa en 1917 (« Pages oubliées des mémoires de Mme Vigée-Lebrun », in Colette, Œuvres, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, vol. II, 1986, pp. 938-940).

5. Pendant les années 1780 et la période de l’émigration et du règne de Napoléon Ier, les longues pérégrinations à travers la France, les Pays-Bas, l’Italie, l’Autriche, la Bohème, la Saxe, la Prusse, l’empire russe, l’Angleterre et la Suisse l’éprouvèrent rudement.

6. Sa mère Jeanne Maissin (1728-1800) ; son père Louis Vigée (1715-1767) ; son frère Étienne Louis Jean Baptiste Vigée (1758-1820) ; sa belle-sœur Suzanne Marie Françoise Rivière (1768-1811) et tout le clan Rivière ; son beau-père Jacques François Le Sèvre (1724-1810) ; son mari le marchand Jean Baptiste Pierre Le Brun (1748-1813) ; sa fille Jeanne Julie Louise Le Brun Nigris (1780-1819) ; et ses nièces Charlotte Louise Élisabeth Rivière, née Vigée (1796-1864) et Françoise Élisabeth Tripier Le Franc, née Le Brun (1797-1872).

7. Parus en 2006 chez Honoré Champion.

8. Pour en citer quelques-unes : p. 127, note 4, le portrait original de la mère de Vigée Le Brun « en pelisse blanche », figura à la vente Christie’s, New York le 27 janvier 2000, n° 68 ; p. 136, note 22, le père de l’épouse de Jean Frédéric Perregaux n’était pas le collectionneur Harenc de Presles, car avant son mariage en 1779 elle s’appelait Adélaïde de Praël de Surville et n’avait, à notre connaissance, aucun lien familial avec les Harenc ; p. 153, note 65, il est dit que les portraits des Rohan Rochefort (notamment ceux du jeune prince de Rohan Rochefort et de sa sœur) mentionnées dans la liste de modèles de l’artiste n’ont pas été retrouvés, alors qu’ils existent bel et bien (celui de « Mademoiselle de Rochefort » est d’ailleurs reproduit dans l’ouvrage entre les pages 432 et 433) ; p. 196, note 174, le portrait de Charles Alexandre de Calonne n’appartient pas au Louvre, mais à la collection de la reine d’Angleterre ; la « galerie » entre l’Hôtel de Lubert (rue du Sentier) et l’Hôtel Le Brun (rue du Gros-Chenet), deux propriétés appartenant au couple Le Brun, était en fait l’extraordinaire salle des ventes du mari de l’artiste ; et p. 668, note 173, le portrait du prince de Galles portant l’uniforme des 10th Light Dragoons que Vigée Le Brun exécuta pour la femme morganatique du prince héritier, Maria Fitzherbert, n’est pas perdu, car il fut donné par celle-ci à sa protégée, Mary Georgiana Emma Seymour Dawson Damer (1798-1848), qui le légua à son fils, le 4e Earl of Portarlington, et il est resté chez des héritiers de celui-ci.

9. Cet éditeur indique que Justin et Eugénie Tripier Le Franc firent don au Musée royal du Louvre, en accomplissement du vœu de leur tante Le Brun, de l’autoportrait de l’artiste tenant sa fille Julie sur ses genoux (ce qui est exact) et du « portrait de la jeune fille au manchon [Portrait de Madame Molé Raymond] » (ce qui est inexact). Le pendant de l’autoportrait offert en 1843 au Louvre était le magistral Portrait d’Hubert Robert sur panneau de bois que l’artiste réalisa en 1788.

10. Élisabeth Louise Vigée Le Brun 1755-1842, Fort Worth, Kimbell Art Museum, 5 juin-8 août 1982.

11. Ce qu’on appelle facétieusement en anglais le psychobabble, qui n’est qu’un vain étalage de mots, un abus de langage qui voudraient cacher une pauvreté d’idées ou faire passer des conclusions fantaisistes.

12. Voir l’excellente analyse de l’ouvrage de Mary D. Sheriff, The Exceptional Woman, Elisabeth Vigée-Lebrun and the Cultural Politics of Art que Philippe Bordes a fait paraître dans The Burlington Magazine (Vol. 141, n° 1157, août 1999, pp. 483-485).

13. Hugo Tijmen Douwes Dekker, « Elisabeth-Louise Vigée-Lebrun, 1755-1842 : portraits à l’huile. Essai d’un catalogue », ‘s-Gravenhage, 1984, 79 pp.

14. Surtout le recensement du site web que son créateur K.J. Kelly intitule bizarrement Bat Guano (traduction : excrément de chauve-souris !), où l’on trouve des œuvres de toutes sortes : les authentiques ou celles qui ont une chance de l’être, des portraits dont les modèles sont mal identifiés, ainsi que des copies anonymes, des peintures, pastels et dessins d’une attribution douteuse et d’autres qui n’ont absolument rien à voir avec Vigée Le Brun.



Tip A Friend  Envoyer par email
imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Publications : Au service du château. L’architecture des communs en Île-de-France au XVIIIe siècle

Article suivant dans Publications : Patrimoine des Hauts-de-Seine. Guide des peintures murales 1910-1960