Une foire de Maastricht riche d’enseignements


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1. Jacques Stella (1596-1657)
La Vierge à l’Enfant avec saint François et
saint Jean-Baptiste
, vers 1635
Huile sur marbre - 38,2 x 42,6 cm
Paris, galerie Aaaron
Photo : Galerie Aaron
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Difficile de parler de raréfaction des œuvres sur le marché de l’art après une visite à la Tefaf. Certes, on n’y verra pas de Vermeer, de Rembrandt (en tout cas pas cette année), de Caravage ou de Giotto… Mais l’histoire de l’art n’est pas faite que de quelques artistes, et le niveau de cette foire, notamment pour son édition 2017, est tel que quiconque ayant beaucoup de moyens et du goût pourrait en ressortir avec une belle collection…

Une fois de plus hélas, on y constate la véritable hémorragie de chefs-d’œuvre que connaît notre pays. Quelqu’un nous disait récemment qu’on ne pouvait pas tout retenir en France. Mais entre tout retenir - ce qui serait évidemment idiot et inutile - et ne rien retenir ou presque comme c’est désormais le cas, il y a une marge qui est hélas amplement franchie. Un fonctionnaire du ministère de la Culture nous a même dit que la consigne - non écrite, mais présente dans tous les esprits - de la direction des Patrimoines était désormais : tout peut sortir. Et ce ne sont pas les quelques exceptions qui viennent infirmer cette règle, surtout pas celles du tableau attribué à Caravage et du dessin de Léonard de Vinci dont il est probable d’ailleurs qu’ils obtiendront leur certificat - qui viennent changer la donne. Une politique d’acquisition ne se construit pas à coup d’œuvres valant plusieurs dizaines de millions d’euros quand on est incapable d’acquérir des trésors nationaux qui n’en valent pas le centième.


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2. Gervais Delebarre (vers 1560/70-1644)
Vierge assise tenant l’enfant Jésus sur ses genoux
Terre cuite polychrome - 26,5 x 18 x 14 cm
Paris, galerie Aaaron
Photo : Galerie Aaron
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L’un des plus beaux objets de la Tefaf se trouve sur le stand de la galerie Aaron qui en présente d’ailleurs beaucoup (un Stella sur marbre magnifique - ill. 1 - notamment). Il s’agit d’une petite terre cuite représentant la Vierge à l’enfant par le sculpteur manceau Gervais Delebarre (ill. 2), d’un extrême raffinement et ayant conservé presque intacte sa polychromie d’origine. Si les église de la Sarthe - notamment la cathédrale du Mans - conservent de nombreuses sculptures de grande taille de cette importance, nous ne connaissons aucun équivalent de ce format (peut-être un modello ?), de cette qualité et dans cet état de conservation, que ce soit dans un musée français ou étranger. Si cette œuvre n’est pas un trésor national, nous ne voyons pas ce qui pourrait l’être. Elle a pourtant obtenu sans coup férir son certificat d’exportation délivré par le ministère de la Culture et le grand département des sculptures. Sur le même stand, on peut également admirer un buste de Louis XVI par le Dôlois, Claude-François Attiret. Si celui-ci n’est certainement pas le plus grand artiste du XVIIIe siècle, cette œuvre est en revanche, semble-t-il, le seul portrait sculpté du roi réalisé devant le modèle, Attiret ayant suivi le souverain pendant plusieurs jours pour le réaliser. Là encore, la commission consultative des trésors nationaux n’a même pas été saisie !

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3. Ignace-François Bonhommé (1809-1881)
Vue intérieure des forges d’Abainville, Meuse, 1839
Huile sur toile - 51,2 x 155,5 cm
Galerie Talabardon & Gautier
Photo : Galerie Talabardon & Gautier
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Toute la foire ou presque forme une allégorie au renoncement du ministère de la Culture et à celui du Louvre. Si Orsay a réussi à acquérir un chef-d’œuvre - nous n’en parlerons que dans un mois environ, une fois que la commission d’acquisition aura validé cet achat d’un des plus jolis tableaux d’un des plus grands peintres du XIXe siècle - on ne compte plus les occasions ratées par le Louvre ou par les grands départements qui lui sont rattachés. L’une des plus évidentes est la pièce maîtresse de la galerie Talabardon & Gautier, Vue intérieure des forges d’Abainville, Meuse (ill. 3). Nous avons tweeté une interview en direct de la foire où Bertrand Gautier nous expliquait l’importance de cette œuvre extraordinaire. Malgré la qualité médiocre de cette vidéo (elle est prise à l’aide d’un iPhone), nous conseillons son visionnage tant cet exposé du marchand est passionnant.

Ce tableau exceptionnel et d’une rareté insigne a obtenu lui aussi, sans problème, son certificat d’exportation. Apparu dans une vente aux enchères courante - sous sa véritable identité puisqu’elle est signée - cette toile n’a pu être préemptée1 ; le grand département lui a ensuite accordé le certificat, plutôt que de tout faire pour l’acheter.
Signalons également la présence sur la foire du Portrait de Madame Augustine Bertin de Veaux dont nous avions parlé abondamment à propos de la vente du château de Villepreux (voir cet article et celui-ci). La galerie Coatalem l’a vendu dès l’ouverture. Mais arrêtons là cette litanie de la déconfiture complète d’un ministère de la Culture qui n’a plus comme fonction que de pondre des rapports stupides, de laisser fermer des musées d’importance internationale, de décorer des chanteurs américains, de tweeter à propos de la mort de Claude François ou de tailler la première pierre d’une flèche de basilique disparue depuis le XIXe siècle… Tout cela est trop déprimant.


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4. Michele Tosini (1503-1577)
Crucifixion avec la Vierge, saint Jean-Baptiste
et sainte Marie-Madeleine
, vers 1563-1568
Huile sur toile
Galeries Sascha Mehringer et Benappi
Photo : Galeries Sascha Mehringer et Benappi
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5. Pierino da Vinci (1529-1553)
Portrait de profil de Luca Martini, vers 1550
Marbre - 48 x 34,8 x 4 cm
Benjamin Proust Fine Art Limited
Photo : Didier Rykner
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Revenons plutôt à la foire pour signaler quelques-unes des œuvres qui nous ont le plus marqué. Nous ne pourrons malheureusement toutes les reproduire, faute d’avoir reçu certaines photographies. Dans un cas même - il s’agissait d’un Noli me tangere par Gregorio del Ferrari - l’acheteur du tableau ne souhaitait pas que le vendeur (la galerie Rob Smeets) nous en envoie l’image.
On commencera donc chez Sascha Meringer et Benappi, par un grand retable (ill. 4) d’un artiste proche de Vasari, Michele di Ridolfo di Ghirlandaio, dit aussi Michele Tosini, une redécouverte récente dans un état de conservation parfait. Cette Crucifixion dérive (très librement) d’un dessin de Vasari préparatoire à sa propre traduction du sujet pour l’église florentine Santa Maria del Carmine. Une œuvre aussi importante de la Renaissance florentine est rare sur le marché. On remarquera néanmoins chez Benjamin Proust un relief en marbre par Pierino da Vinci représentant l’architecte et humaniste Luca Ferrari (ill. 5).


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6. Bartolomeo Cavarozzi (1587-1625)
Nature morte
Huile sur toile - 87,6 x 118,1 cm
Colnaghi
Photo : Colnaghi
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7. Pieter Fransz. de Grebber (1600-1652/53)
Sainte Marie-Madeleine
Huile sur toile - 98,5 x 79,5 cm
Adam Williams Fine Art
Photo : Adam Williams Fine Art
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Parmi les tableaux parfaits, on admire aussi, sur le stand de Colnaghi (où tout ou presque est remarquable) une nature morte caravagesque de Bartolomeo Cavarozzi (une redécouverte dans une petite vente aux enchères aux États-Unis, sous une mauvaise attribution ; ill. 6), ou chez Adam Williams une Sainte Marie-Madeleine de Pieter Fransz. de Grebber (ill. 7).
Un autre chef-d’œuvre, hollandais cette fois - ce qui constitue une exception pour la galerie Canesso plutôt spécialisée dans l’art italien - est un Autoportrait de Wallerant Vaillant (ill. 8). Le Louvre possède, de cet artiste né à Lille, un autre autoportrait qui semble d’une qualité moindre (il n’est pas présenté dans les salles). On appréciera également, galerie Caylus, une Assomption de la Vierge du madrilène Sebastián Martínez Domedel (ill. 9).


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8. Wallerant Vaillant (1623-1677)
Autoportrait au turban
Huile sur toile - 74 x 59,5 cm
Galerie Canesso
Photo : Galerie Canesso
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9. Sebastián Martínez Domedel (1649-1704)
Immaculée Conception
Huile sur toile - 200 x 139,5 cm
Galeria Caylus
Photo : Galeria Caylus
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Parmi les très nombreuses œuvres du XIXe siècle, nous en retiendrons d’abord deux. Un choix purement arbitraire et forcément non représentatif car il ne s’agit pas des plus importantes de la foire, mais elles nous touchent néanmoins d’abord par leur qualité, ensuite parce que l’une et l’autre pourraient être intéressantes pour des musées français. La première, un Roi David jouant de la harpe (ill. 10) ferait un formidable pendant pour le tableau de Hayez acquis naguère par le Louvre. Le second, un Christ chez Marthe et Marie par Luc-Olivier Merson (ill. 11), chez Stair Sainty, pourrait enrichir un musée de province sans trop de moyens, son prix demeurant raisonnable (même si le musée en question aurait pu le préempter dans une vente récente à l’hôtel Drouot).


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10. Francesco Podesti (1800-1895)
David jouant de la harpe à Micol
Huile sur toile - 256 x 247 cm
Matthiesen Gallery
Photo : Matthiesen gallery
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11. Luc Olivier Merson (1846-1920)
Le Christ chez Marthe et Marie, 1890
Huile sur toile - 107 x 50 cm
Stair Sainty Gallery
Photo : Stair Sainty Gallery
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Toujours du XIXe siècle français, nous ne pouvons pas ne pas reproduire un véritable petit bijou : Le bon Samaritain par Gustave Moreau (ill. 12), galerie Michel Descours, qui avait déjà un point rouge lors de notre passage et que le marchand aurait sans doute pu déjà vendre dix fois tant il suscite d’admiration.


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12. Gustave Moreau
Le Bon Samaritain, vers 1870
Huile sur panneau - 23,8 x 32,2 cm
Galerie Michel Descours
Photo : Galerie Michel Descours
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Nous conclurons cette forcément brève recension avec une curiosité : un coffre contenant, une fois ouvert, une multitude de petites figurines sculptées représentant des scènes de la Passion du Christ (ill. 13). Ce curieux objet date du XVIIe siècle et provient d’Équateur. Il se trouve sur le stand d’une galerie de Buenos-Aires (Jaime Aiguiren) qui montre également, fort curieusement, deux grandes sculptures vers 1250 présentées comme ayant peut-être été sculptées pour Notre-Dame de Paris et provenant d’une collection privée uruguayenne...


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13. Uruguay, second tiers du XVIIe siècle
Coffre avec des scènes et des symboles de la Passion
Bois polychrome - 67 x 100 x 51 cm (fermé)
Jaime Eguiguren, Arte y Antigüedades
Photo : Didier Rykner
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14. Lorenzo di Mariano, dit il Marrina (1476-1534)
Saint Paul
Terre cuite - 124,5 x 19,5 x 11 cm
Bacarelli & Botticelli
Photo : Bacarelli & Botticelli
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Au moment d’achever la mise en page de cet article, nous recevons la photo d’une sculpture que nous avions également admirée et qu’il est trop tard pour remettre dans le corps de cet article. C’est donc sur elle que nous terminerons vraiment (ill. 14).

Site de la Tefaf, qui se déroule du 10 au 19 mars 2017.


Didier Rykner, samedi 11 mars 2017


Notes

1Note ajoutée le 11 mars à 19 h 53 : Nous n’avons pas été suffisamment clair ni précis. En réalité, comme le disait cet article de L’Est Républicain, le Musée du Fer qui possède le pendant a essayé de le préempter, sans succès, ce qui n’est guère étonnant, compte-tenu du prix d’adjudication. C’est ensuite que le Louvre aurait dû essayer de l’acquérir, car l’œuvre aurait sa pleine justification pour les collections du musée parisien.





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