Une belle moisson d’œuvres du XIXe siècle pour le Musée des Beaux-Arts de Lyon


1. Victor Orsel (1795-1850)
Esquisse pour Le Bien et le Mal, vers 1829
Huile sur toile - 60,4 x 38,8 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Galerie Michel Descours

24/9/11Acquisitions – Lyon, Musée des Beaux-Arts Lors du dernier comité d’acquisition de la région Rhône-Alpes qui s’est réuni le 22 septembre, le Musée des Beaux-Arts de Lyon présentait plusieurs œuvres religieuses du XIXe siècle, certaines offertes, d’autres achetées, qui font donc désormais partie de ses collections.

La première est une esquisse peinte pour le célèbre tableau de Victor Orsel, Le Bien et le Mal, exposé au Salon de 1833 et conservé par le musée.
Cette petite étude était passée en vente à l’Hôtel Drouot l’année dernière, où elle avait été acquise par la galerie Michel Descours. Celui-ci l’a vendue au musée, faisant parallèlement don de pas moins de sept dessins préparatoires pour cette même composition (ill. 2 à 8).
Le Bien et le Mal est l’un des tableaux les plus emblématiques de la peinture religieuse française de la première moitié du XIXe siècle. Davantage qu’un retable, l’œuvre évoque la paroi peinte d’une chapelle d’église, en deux registres superposés entouré de petites saynètes comparables à une prédelle. Elle conte de manière édifiante l’histoire de deux jeunes filles. L’une sur la gauche du tableau, suit le droit chemin sous l’égide de saint Michel, se marie religieusement, a un enfant en bonne santé et finit au paradis au terme d’une vie exemplaire ; l’autre, à droite, se laissant tenter par le démon, séduite et abandonnée, accouche dans le péché d’un enfant mort-né et finit par se pendre avant de finir en enfer. Au delà de la leçon morale qui paraît aujourd’hui bien ridicule, la peinture est représentative de tout un courant de la religiosité de l’époque autour de Ballanche (et du thème du libre arbitre) et de Montalembert. Orsel, particulièrement avec cette œuvre comme avec son décor, postérieur, pour l’église Notre-Dame-de-Lorette, est souvent rapproché des peintres Nazaréens allemands. Il avait d’ailleurs rencontré à Rome Friedrich Overbeck et Peter Cornelius. L’analogie se justifie par certains côtés, comme la recherche volontaire d’un certain primitivisme et le goût des sujets moralisateurs ou allégoriques, mais ni Orsel, ni Périn, son alter ego et ami, aux côtés de qui il travailla souvent, ne vont jamais jusqu’à la naïveté assumée dont font preuve les peintres allemands.

L’œuvre acquise par le Musée de Lyon ne présente que peu de différences avec le tableau définitif mais est restée curieusement inachevée : l’une des scènes, en haut à gauche, de l’histoire de la jeune fille vertueuse, où l’on voit jouer son enfant entouré par des parents aimants, n’a pas été réalisée, seul le fond d’or ayant été peint. Les dessins offerts par Michel Descours représentent des études de personnages que l’on retrouve avec peu de modifications dans le tableau, à l’exception de la jeune fille agenouillée avec un crucifix (ill. 2) qui est absente de l’œuvre définitive.


2. Victor Orsel (1795-1850)
Femme agenouillée avec un crucifix,
étude pour Le Bien et le Mal
, vers 1829
Crayon graphite - 11,8 x 10,1 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Galerie Michel Descours

3. Victor Orsel (1795-1850)
Femme agenouillée implorant,
étude pour Le Bien et le Mal
, vers 1829
Crayon graphite - 11,8 x 10,7 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Galerie Michel Descours


4. Victor Orsel (1795-1850)
Homme drapé et tête d’homme barbu de profil
étude pour Le Bien et le Mal
, vers 1829
Crayon graphite - 18 x 25,5 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Galerie Michel Descours

5. Victor Orsel (1795-1850)
Feuille d’études pour la partie supérieure
du Bien et du Mal
, vers 1829
Crayon graphite - 20,2 x 26,5 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Galerie Michel Descours


6. Victor Orsel (1795-1850)
Démon sonnant de la trompette,
étude pour Le Bien et le Mal
, vers 1829
Crayon graphite - 19,7 x 12 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Galerie Michel Descours

7. Victor Orsel (1795-1850)
Jeune femme alitée,
étude pour Le Bien et le Mal
, vers 1829
Crayon graphite - 20 x 17,4 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Galerie Michel Descours


8. Victor Orsel (1795-1850)
Jeune femme alitée,
étude pour Le Bien et le Mal
, vers 1829
Crayon graphite - 19,6 x 27,8 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Galerie Michel Descours


Le musée a acheté une deuxième œuvre d’un artiste lyonnais du XIXe siècle, un très grand dessin de Joseph Guichard (ill. 9), acheté chez Stéphane Grodée, représentant le Christ en croix entouré d’anges qui recueillent le sang de ses blessures. Il s’agit de la reprise de la composition centrale d’un retable peint par Guichard dans la chapelle Saint-Landry de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois à Paris qui fut entièrement décorée par Guichard en 1843, ; cet ensemble est aujourd’hui dans un état désastreux comme beaucoup de peintures murales des églises de Paris1 (ill. 10 et 11).


9. Joseph Guichard (1806-1880)
Le Christ en croix entre quatre anges, 1841/1843
Pierre noire, sanguine, craie blanche
et pastel - 130 x 64 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon MBA/Alain Basset

10. Joseph Guichard (1806-1880)
Le Christ en croix entre quatre anges, Clovis II,
saint Landry, sainte Bathilde et Erchinoald
, 1843
Huile sur pierre - 180 x 200 cm
Paris, église Saint-Germain-l’Auxerrois, chapelle Saint-Landry
Photo : Didier Rykner


Bien qu’élève d’Ingres, Joseph Guichard fut également fortement marqué par Delacroix (un peu comme Chassériau, mais à un niveau qualitatif nettement moindre) et son art s’en ressentit fortement. Néanmoins, le dessin acquis par Lyon ainsi que l’œuvre peinte pour Saint-Germain-l’Auxerrois relève d’une esthétique, là aussi, proche des primitifs italiens. La Crucifixion est peinte sur fond d’or et les figures des anges sont proches de celles que peignit Amaury-Duval à partir de 1844, non loin de là, dans la chapelle de la Vierge.


11. Joseph Guichard (1806-1880)
Glorification de saint Landry, 1843
Huile sur pierre
Paris, église Saint-Germain-l’Auxerrois
Paroi gauche de la chapelle Saint-Landry
Photo : Didier Rykner


A ces deux achats, le Musée des Beaux-Arts de Lyon a eu la bonne fortune d’ajouter quatre œuvres (trois esquisses peintes et une grande aquarelle) qui lui ont été offertes par Clémentine Gustin-Gomez.
L’une des esquisses (ill. 12), due également à un Lyonnais, Hippolyte Flandrin, est préparatoire à son envoi de Rome de cinquième année, Jésus-Christ et les petits enfants, qui fut exposé à Paris en octobre 1838 avant d’être acquis par l’Etat en décembre et présenté au Salon l’année suivante. L’œuvre, d’esprit classique, renvoie à l’exemple de Raphaël bien sûr, à celui des peintres du XVIIe siècle, notamment Nicolas Poussin, mais aussi à Friedrich Overbeck qui peignit plusieurs fois ce thème, notamment vers 1830 dans une composition assez proche de celle de Flandrin, en largeur et en frise, où le Christ se trouve au centre de la composition (ill. 13).


12. Hippolyte Flandrin (1809-1864)
Jésus Christ et les petits enfants, 1837
Huile sur toile - 50 x 61 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon MBA/Alain Basset

13. S. Maier, d’après Johann Friedrich Overbeck (1789-1869)
Jésus-Christ et les petits enfants, vers 1830
Lithographie
Photo : D. R.


Ce sont les mêmes modèles de la peinture française du XVIIe qui ont marqué l’art d’Alexandre Caminade, un élève de David, auteur de deux autres études peintes données par Clémentine Gustin-Gomez. Celles-ci étaient passées en vente le 10 avril 2002 à Drouot (Etude Beaussant-Lefèvre), avec une petite partie du fonds d’atelier de l’artiste.
La première, le Baptême du Christ (ill. 14), prépare une peinture murale de la chapelle des Fonts-Baptismaux dans la nef gauche de l’église Saint-Gervais-Saint-Protais à Paris. Pratiquement invisible, elle se trouve en hauteur, au dessus d’une arche représentée par l’artiste mais qu’il n’intègre pas à sa composition (on pourrait croire que celle-ci, qui coupe en partie les jambes des deux personnages, a été percée après que le décor a été réalisé).


14. Alexandre Caminade (1789-1862)
Le Baptême du Christ, 1843/1848
Huile sur toile - 39,7 x 60,6 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon MBA/Alain Basset

15. Alexandre Caminade (1789-1862)
Le Lévite d’Ephraïm, 1837
Huile sur toile - 60 x 81 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon MBA/Alain Basset


La seconde esquisse, le Lévite d’Ephraïm (ill. 15), représente une histoire peu connue et particulièrement sordide de l’Ancien Testament. Alors que le Lévite arrivait à Guivéa avec sa concubine, un vieillard leur proposa de les héberger. Mais les habitants de la ville, les Benjaminites, frappèrent à sa porte pour demander qu’il lui livre cet homme afin qu’ils puissent « le connaître » (ce qui signifie : le violer), il refusa, proposant de leur donner à la place sa propre fille pour ne pas rompre les lois de l’hospitalité. Le Lévite refusa et choisit de livrer sa propre compagne (!) qui fut violée toute la nuit et vint à l’aube mourir devant la porte de la maison où logeait le Lévite, ce qu’il ne vit qu’au moment de partir (car il avait dormi comme si de rien n’était). Il la chargea sur son âne et rentra chez lui, où il la découpa en douze morceaux qu’il envoya « dans tout le territoire d’Israël ». Les douze tribus, pour obtenir vengeance, menèrent une guerre punitive aux Benjaminites. La scène représentée par Caminade passe évidemment sous silence tous ces détails particulièrement graveleux et sinistres. Il montre le Lévite, accablé, emmenant sa concubine morte, que deux serviteurs vont attacher sur un âne, tandis que le vieillard et sa fille se lamentent.
Cette histoire avait été traitée par Auguste Couder, également élève de David, dans un tableau alors célèbre peint en 1817 et conservé au Musée des Beaux-Arts d’Arras (l’épisode représenté est celui de la découverte par le Lévite de sa compagne mourante).


16. Sébastien Norblin de la Gourdaine (1796-1884)
Allégorie du Jour et des Saisons, 1856
Crayon graphite et aquarelle - 68 x 45 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon MBA/Alain Basset


La dernière œuvre offerte par Clémentine Gustin-Gomez est une aquarelle de Sébastien Norblin de la Gourdaine, la seule de toutes ces acquisitions à ne pas représenter un sujet religieux. Il s’agit d’une Allégorie du Jour et des Saisons (ill. 16) passée en vente chez Christie’s en 2000 et que la donatrice avait acquise de la galerie Terradès à Paris. Il s’agit d’un projet destiné à un décor que l’artiste, proche des milieux polonais à Paris (son père travailla pour le roi de Pologne et lui-même passa donc une partie de sa jeunesse à Varsovie), se vit commander en 1856 par le prince Czartoryski pour l’Hôtel Lambert. On ne sait pas exactement aujourd’hui où se trouvait ce décor qui n’existe plus depuis longtemps2.
Artiste inégal, Norblin de la Gourdaine, qui avait fait l’objet d’une exposition en 2004 à la galerie Emeric Hahn à Paris (voir la brève du 17/11/04, est ici représenté par une œuvre de très belle qualité. On admirera à la fois la fraicheur de cette aquarelle, tant dans son inspiration que dans son état de conservation, et l’effet heureux du contraste entre les deux registres de la composition.
Si les artistes lyonnais, Orsel, Guichard et Flandrin étaient déjà particulièrement bien représentés au musée, Caminade et Norblin de la Gourdaine font ainsi opportunément leur entrée dans ses collections.


Didier Rykner, samedi 24 septembre 2011


Notes

1. Le transept droit, également peint par Guichard, est en revanche en bon état et semble avoir été restauré à une date récente.

2. Nous remercions Stéphane Paccoud, conservateur des peintures et sculptures du XIXe siècle au Musée des Beaux-Arts de Lyon, de nous avoir communiqué la fiche rédigée par lui à l’occasion de cette acquisition, dont nous avons extrait cet historique.



Tip A Friend  Envoyer par email
imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Brèves : Un tableau de Marcantonio Bassetti acquis par le Fitzwilliam Museum

Article suivant dans Brèves : Le château du Prince Charles à Lunéville classé monument historique