Un tableau de la cathédrale de Tours revendiqué par le sacristain


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Flandres, début du XVIIe siècle (?)
La Conversion de saint Paul
Huile sur toile - 190 x 400 cm (environ)
Tours, cathédrale
Photo : Didier Rykner

27/4/12 - Patrimoine - Tours, cathédrale Saint-Martin - L’histoire est extravagante1 : en 2006, le sacristain de la cathédrale de Tours, à la demande de l’architecte en chef des monuments historiques, procédait à un rangement d’une pièce de l’étage de la tour sud, en prévision de la restauration de la façade, et notamment de ses vitraux.
Un certain nombre de meubles était entreposés là, dans un espace qui servait depuis longtemps de lieu de stockage. C’est alors qu’il y trouva une toile d’environ 4 mètres de large. Celle-ci, couverte de chancis, était à peu près illisible.

Le conservateur du patrimoine en charge de l’édifice fit faire quelques essais de nettoyage sans toutefois aller plus loin dans la restauration. Ce n’est que récemment, il y a environ deux ans, que celle-ci fut entreprise pour un montant non négligeable compte tenu de l’état de l’œuvre. Elle fit apparaître un tableau d’excellente facture, représentant la Conversion de saint Paul, probablement d’une école flamande du début du XVIIe siècle. Nul doute qu’il est possible de proposer un nom pour l’auteur de cette belle composition2.
Un cadre fut fabriqué et le tableau installé dans le bas côté gauche, au dessus de la porte menant au cloître de la Psallette (voir la vidéo ci-dessous).



La Conversion de Saint Paul de la cathédrale de... par latribunedelart


C’est alors que le sacristain, assisté d’un avocat au barreau de Tours, prétendit qu’il était l’inventeur du tableau, et qu’à ce titre il en possédait la moitié. Il faisait valoir en effet que l’Etat (rappelons que les cathédrales lui appartiennent) était incapable de prouver sa propriété sur l’œuvre, celle-ci ne figurant pas sur l’inventaire établi en 1906 au moment de la séparation de l’Eglise et de l’Etat3 !

Bien évidemment, et à juste titre, le ministère de la Culture conteste cette vision des faits4. Si l’on se réfère à l’article 716 du code civil sur lequel s’appuie l’avocat pour sa demande, on lit que : « La propriété d’un trésor appartient à celui qui le trouve dans son propre fonds ; si le trésor est trouvé dans le fonds d’autrui, il appartient pour moitié à celui qui l’a découvert, et pour l’autre moitié au propriétaire du fonds. Le trésor est toute chose cachée ou enfouie sur laquelle personne ne peut justifier sa propriété, et qui est découverte par le pur effet du hasard. » Or, selon les mots même de l’avocat retranscrits dans La Nouvelle République : « il a été demandé à mon client de débarrasser une pièce située dans la tour sud de la cathédrale. En déplaçant une armoire, il a trouvé cette toile qui était totalement encrassée ». Il ressort donc clairement que l’œuvre n’était pas « cachée ou enfouie », mais qu’elle se trouvait remisée dans une pièce où était entassé du mobilier. Il est évident également que le sacristain agissait purement dans le cadre de son travail en nettoyant cette pièce. Enfin, dire que personne ne peut justifier la propriété d’un tableau qui se trouve dans un édifice est également abusif puisque (article 2276 du code civil) : « En fait de meubles, la possession vaut titre ».

Dans cette affaire, la Direction Régionale des Affaires Culturelles a été exemplaire en restaurant l’œuvre et en l’exposant. Il est fort probable que la justice reconnaisse l’inanité de la demande du sacristain. On imagine les conséquences jurisprudentielles que pourrait avoir une décision contraire.

English Version


Didier Rykner, vendredi 27 avril 2012


Notes

1Nous étions en train de préparer un article sur cette curieuse affaire lorsque celle-ci a été publiée dans La Nouvelle République d’aujourd’hui 27 avril. Nous n’avions pas réussi à joindre le ministère de la Culture (qui, de son côté, nous avait rappelé) et nous comptions le faire la semaine prochaine. Sachant qu’un des représentants de la DRAC, le conservateur du patrimoine Gilles Blieck, donne dans ce journal la position de son administration, que nous partageons d’ailleurs entièrement, nous pourrons le citer ici en renvoyant vers l’article de la Nouvelle République.

2Nous invitons d’ailleurs les lecteurs de La Tribune de l’Art à nous envoyer leurs idées, même si les images du tableau ne sont pas excellentes.

3On se rappelle que le même argument a été invoqué dans l’affaire - bien différente - du tableau de Malouel acquis par le Louvre. Il faut répéter que ces inventaires ne furent pas toujours élaborés de manière exhaustive et que l’absence d’une œuvre sur la liste ne signifie pas forcément qu’elle n’était pas présente dans l’édifice.

4Selon Gilles Blieck, cité par La Nouvelle République : « Ce tableau n’était ni caché ni enfoui. Il était simplement remisé dans une pièce affectée à l’entrepôt du mobilier. C’est incontestablement un élément de patrimoine de la cathédrale. »





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