Un siècle de paysages. Les choix d’un amateur


Lyon, Musée des Beaux-Arts, du 19 juin au 4 octobre 2010. Prolongé jusqu’au 25 octobre 2010.

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1. Camille Corot (1796-1875)
Entrée du port de La Rochelle, 1851
Huile sur bois - 27 x 40,5 cm
Lyon, collection particulière
Photo : Didier Michalet

C’est une collection d’une qualité remarquable qu’expose le Musée des Beaux-Arts de Lyon jusqu’au début du mois d’octobre. Son propriétaire souhaite rester discret, mais son identité est révélée à deux endroits du catalogue : il s’agit de Jacques Gairard, ancien PDG de SEB. Cet ensemble de paysages français du XIXe siècle ne constitue qu’une partie de ses centres d’intérêt. Deux salles montrent en complément, dans les collections modernes du musée, des œuvres abstraites de fort belle qualité (Debré, Pincemin, Truphémus….) qui sortent du champ de La Tribune de l’Art mais qui témoignent d’un bel éclectisme, confirmé par d’autres centres d’intérêt tel que la peinture ancienne.

C’est donc à ses tableaux de paysage qu’est consacrée l’exposition qui présente une sélection de 74 œuvres retraçant un vaste panorama de ce genre, des années 1780 à 1850 environ. Si certaines toiles (ou huiles sur papier) datent de la seconde moitié du siècle, elles sont plus rares et on n’y trouvera aucun tableau impressionniste, peut-être à cause du prix atteint aujourd’hui par ces œuvres mais aussi sans doute par goût. De même, l’école de Barbizon reste peu représentée, à l’exception d’un ravissant Corot, Le Port de La Rochelle (ill. 1) et d’un Théodore Rousseau.
Le coeur de cette collection est donc formé de paysages classiques et romantiques dont le point commun le plus évident est leur extrême qualité. On sent un véritable amoureux de la peinture qui n’achète pas parce que cela fait bien ou pour placer son argent mais parce qu’il aime réellement les objets dont il s’entoure. La meilleure preuve est la présence de plusieurs très beaux anonymes dont on retiendra celui représentant une Terrasse à Capri (ill. 2). L’ensemble est donc extrêmement cohérent.

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2. France, vers 1840
Terrasse à Capri
Huile sur papier marouflé sur toile - 32,5 x 30,5 cm
Lyon, collection particulière
Photo : Didier Rykner

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3. Jean-Joseph-Xavier Bidauld (1758-1846)
Le Mont Soracte
Huile sur papier marouflé sur toile - 23 x 31 cm
Lyon, collection particulière
Photo : Didier Rykner

Le parcours est scandé en quatre parties (contrairement au catalogue, organisé par ordre alphabétique) et commence par une évocation du paysage néoclassique. En mêlant les générations diverses (de Michallon à Paul Flandrin), l’accrochage montre à quel point ce style se poursuivit bien au delà du début du XIXe siècle. On distingue à vrai dire deux types de paysage néoclassique : le paysage composé d’abord, dans lequel les peintres reconstruisent en atelier une vision idéale, parsemée de petites figures transformant la scène en tableau d’histoire où le souvenir de Claude Lorrain est toujours présent. C’est par exemple le cas de Jean-Victor Bertin ou d’Achille-Etna Michallon au début du siècle, ou de Paul Flandrin à une date plus tardive. D’autres artistes, tels que le précurseur Pierre-Henri de Valenciennes, privilégient déjà, à l’aide d’un vocabulaire semblable, une approche de la réalité du paysage, en peignant des sites identifiables. Ainsi également de Jean-Joseph-Xavier Bidauld, auteur d’une des œuvres les plus séduisante de l’exposition, Le Mont Soracte, (ill. 3) que Pierre Wat, dans son essai introductif, compare à raison à Caspar David Friedrich.

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4. Louis Dupré (1789-1837)
Vue de l’église de la Trinité-des-Monts à Rome
Huile sur toile - 25,5 x 46 cm
Lyon, collection particulière
Photo : Didier Michalet

La deuxième section est presque entièrement dédiée à Georges Michel et aux artistes ayant davantage regardé vers les nordiques que vers l’Italie. Né seulement cinq ans après Bidauld, son style est bien différent, déjà romantique avec une prédilection pour les paysages d’orage. L’une de ses toiles est une copie d’après Jacob van Ruisdael (conservé au Museo Thyssen-Bornemiza), montrant ainsi d’où il tire son inspiration.
Viennent ensuite des paysages d’Italie, destination presque obligée de tout peintre dans la première moitié du XIXe siècle, qu’il ait ou non obtenu le Prix de Rome. Rappelons à cet égard qu’un concours spécifique pour les paysagistes avait été organisé pour la première fois en 1817, mais qu’il ne se déroulait que tous les quatre ans ce qui restreignait très fortement la possibilité pour les spécialistes du genre de se rendre à Rome avec l’aide de l’Etat. Beaucoup cependant entreprenaient le voyage à leurs propres frais.
De cette partie de l’exposition, on reproduira une œuvre splendide de Louis Dupré, élève de David, qui fut peintre de Jérôme Bonaparte à la cour de Westphalie. Cette Vue de l’église de la Trinité-des-Monts1 (ill. 4) figure une église française à Rome, souvent représentée par les pensionnaires de la Villa Médicis voisine, nouveau siège de l’Académie de France depuis le début du siècle.

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5. Théodore Gudin (1802-1880)
Le Tréport
Huile sur papier - 37,5 x 62 cm
Lyon, collection particulière
Photo : Didier Michalet
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6. Jean Achard (1807-1884)
Paysage dauphinois, vers 1844
Huile sur toile - 60 x 97 cm
Lyon, collection particulière
Photo : Didier Michalet

La dernière partie est consacrée aux paysages exécutés en France. Parmi les plus inattendus, on notera deux Théodore Gudin, fortement influencés par Georges Michel (ill. 5). On connaît de lui davantage les scènes navales mais il s’avère un paysagiste particulièrement sensible.
Dans cette collection lyonnaise, les peintres originaires de cette ville et de sa région ne sont pas rares. Plutôt que les Adolphe Appian, ou les deux Auguste Ravier, on retiendra de cette touche régionaliste (représentée dans les autres sections notamment par Jean-Michel Grobon et Jean-Claude Bonnefond) les deux œuvres du méconnu Jean Achard, dont son Paysage Dauphinois (ill. 6).
L’exposition se conclut sur deux paysages symbolistes d’Auguste Morisot (ill. 7), également un artiste lyonnais2 mort en 1951 à 94 ans, surprenant dans ce contexte car ouvrant sur une esthétique quelque peu différente.

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7. Auguste Morisot (1857-1951)
Paysage mauve
Huile sur carton - 61,5 x 75,5 cm
Lyon, collection particulière
Photo : Didier Michalet

Le catalogue se signale par la qualité générale de ses illustrations qui, dans bien des cas, réussissent à rendre les nuances et les coloris de ces œuvres dont la subtilité rend pourtant cet exercice difficile. Les notices, écrites par plusieurs spécialistes, sont de qualité et analysent avec finesse les tableaux. On regrettera cependant – il semble que cela soit une volonté du collectionneur – que l’historique récent soit ignoré, comme s’ils étaient subitement apparus sans avoir été négociés sur le marché de l’art.

Pour le plaisir de la discussion, on terminera en contestant la distinction que fait Pierre Wat dans son essai introductif entre les collectionneurs et les amateurs, les premiers n’étant d’après lui poussés que par la nécessité de compléter un ensemble alors que les seconds ne se laisseraient porter que par leur goût. Cette classification (pourtant une pratique qu’il estime, non sans raisons, parfois trop systématique en histoire de l’art) nous semble totalement factice. Il n’y a pas d’un côté les collectionneurs et de l’autre les amateurs, il y a les collectionneurs dont Pierre Rosenberg a montré dans d’autres préfaces qu’ils sont multiples, que pas un, finalement, ne ressemble à l’autre. Ils ont pour seule caractéristique commune d’aimer (au sens amateur) les œuvres d’art et de vouloir les acheter pour les réunir sur leurs murs ou dans leurs cartons. Qu’ils s’attachent délibérément à un genre ou à une époque, à un style ou à une technique, ou qu’ils préfèrent ne pas choisir (ce qui est en soi-même un choix) et ne pas donner de dominante à leurs achats, ils sont tous collectionneurs. Et il est faux, même pour ces derniers, de penser qu’ils n’ont pas cette maladie commune d’être toujours en chasse du prochain objet, faux de croire que même dans la variété ne se dégage pas un goût qui, qu’on le veuille ou non, constitue un point commun entre les objets réunis.

Commissariat : Stéphane Paccoud

Collectif, Un siècle de paysages. Les choix d’un amateur, 2010, Hazan, 168 p., 25 €. ISBN : 9782754104968.


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, 20 place des Terreaux 69001 Lyon. Tél : + 33(0)4.72.10.17.40. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h ; le vendredi de 10 h 30 à 18 h. Tarif : 7 € (tarif plein), 4 € (tarifs réduits).

Site du Musée des Beaux-Arts de Lyon


Didier Rykner, vendredi 18 juin 2010


Notes

1Elle avait été montrée dans l’exposition du Grand Palais en 2001, Paysages d’Italie, les peintres du plein air 1780-1830.

2Sur Auguste Morisot, voir cet article publié sur Internet de la revue Chrétiens et sociétés. XVIe-XXIe siècles.





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