
1. Charles Guilloux (1866-1949)
La Seine à Saint-Denis, 1894
Huile sur toile - 25.5 x 27 cm
Paris, collection particulière
© D. R.
En raison de la grande étendue géographique et de la multitude de formes stylistiques du symbolisme, certains artistes furent négligés dans les premiers temps de la réhabilitation de ce mouvement. Parmi eux, Charles Lacoste ne participait pas à l’exposition de 1975 [1] et Charles Guilloux a connu une longue traversée du désert puisqu’il ne figure dans le dictionnaire Bénezit que depuis la dernière édition de 1999 ; Gérald Schurr a attendu le tome VII de son dictionnaire Les Petits maîtres de la peintures du XIXe siècle pour lui consacrer une entrée [2]. Ces peintres méprisés, étranges, puristes, mystiques, qui ont exposé au Salon de la Rose+Croix ou à d’autres manifestations d’art idéaliste des années 1890-1910, un collectionneur, acteur du marché de l’art, les a patiemment redécouverts et recueillis. Une première sélection de cet ensemble avait été montrée, il y a six ans à Bruxelles et à Paris, sous le titre « Les peintres de l’âme » [3], puis dans d’autres capitales [4].

2. Emile-René Ménard (1861-1930)
Le crépuscule sur le canal, 1894
Huile sur toile - 36 x 44.5 cm
Paris, collection particulière
© D. R.
Empruntant toujours à cette même collection, la Caixa de Girona propose un nouveau choix de 84 œuvres, dont un peu plus de la moitié avaient participé aux étapes précédentes, les autres étant inédites (ou perdues de vue depuis 1906, ce qui revient au même). L’idée de paysage, naturel ou mental, a guidé ce nouveau florilège. Le circuit débute par des péniches sur la Seine au crépuscule, de Charles Guilloux, dont les reflets des petites lumières rappellent les effets de Whistler poussés à l’extrême (ill. 1). D’Emile-René Ménard, des paysages idylliques, mais aussi une surprenante Vue d’un canal (ill. 2) et plusieurs forêts mystérieuses par Charles Lacoste et Charles Guilloux, ainsi qu’une précieuse gouache de Constant Montald. Plusieurs rares petits formats d’Alexandre Séon, inconnus pour la plupart, sont caractéristiques du style synthétique épuré de cet élève de Puvis, dont cette poignante image du Retour dans un lieu dévasté (ill. 3).

3. Charles Séon (1855-1917)
Le retour, vers 1900
Huile sur panneau - 15,5 x 24,5 cm
Paris, collection particulière
© D. R.
L’espace suivant est consacré à Charles-Marie Dulac : une réunion de 26 œuvres telle qu’on n’en a pas vu depuis l’exposition posthume chez Vollard en 1899. Cette petite monographie mérite le déplacement et constitue le cœur de la manifestation, tant Dulac fait la synthèse des aspirations des autres artistes exposés. Un haut moment de spiritualité, des hymnes au Créateur, sans aucune anecdote, par un artiste se sachant condamné. La série de lithographies des huit Paysages de 1893 est confrontée à celle des neuf du Cantiques des Créatures, éditée un an plus tard. Suivent des dessins et des pastels, aux arbres déchiquetés, et surtout cinq huiles réalisées dans des lieux mystiques liés aux précurseurs de la peinture, Assise, Fiésole, Ravenne, emplies du message franciscain, exprimant la beauté et les mystères de la création, sans passer par l’iconographie catholique traditionnelle (ill. 4 et 5).

4. Vue d’une salle de l’exposition,
trois paysages d’Assise
de Charles Dulac (1865-1898)
Photo :J. M.

5. Charles-Marie Dulac (1865-1898)
La pinède, Ravenne, 1897
Huile sur toile - 34 x 44 cm
Paris, collection particulière
© D. R.
La dernière partie introduit la figure humaine et son rapport à la nature avec des tableaux et des pastels par Alphonse Osbert, Armand Point, Ary Renan, Henry de Groux, de Carlos Schwabe, mais aussi de créateurs encore plus rares comme Eugène Loup ou Jeanne Jacquemin, et quelques sculptures de Bourdelle et Rodo.
Le commissariat et les notices du catalogue sont dues à Jean-David Jumeau-Lafond, collaborateur régulier de La Tribune de l’Art. Cet ouvrage mérite de faire date, comme l’avait fait celui des Peintres de l’âme, il y a six ans. Les essais de deux historiens d’art espagnols sont passionnants. Pablo Jimnez Burillo (fondation Mapfre) et Guillermo Solana (Museo Thyssen-Bornemisza) étudient les rapports avec l’Espagne, et plus particulièrement la Catalogne [5]. Le symbolisme idéaliste français, diffusé par les revues ou les artistes de retour de Paris, y est considéré depuis comme une avant-garde parmi d’autres, et non pas comme un courant artistique en marge, comme c’est encore souvent le cas en France. Les illustrations en couleur pleine page sont suffisamment soignées pour que soient respectés les effets extrêmement subtils et raffinés de cette école, notamment celles des lithographies de Dulac (malheureusement celles des vues d’Assise sont un peu sombres). Plusieurs œuvres sont reproduites avec leurs cadres Art Nouveau.
Jean-David Jumeau-Lafond , Un país ideal. El paisatge simbolista a França, 2006, en catalan avec traductions en français, 248 pages, 35 €. ISBN : 84-611-0185-5.
Site Internet des expositions de la Fondaci ó Caixa de Girona
