Un numéro de Monumental sur les reconstructions


IMG/jpg/Couverture_Monumental-3.jpgMonumental, la revue des Editions du Patrimoine, vient de publier dans son dernier numéro un important dossier consacré à la problématique « Achèvement / Restitutions / Reconstruction ».
La qualité des contributions est inégale (celle de Dinu Bumbaru C.M., notamment président d’Icomos Canada, se contente d’aligner des banalités sans intérêt) mais certaines sont tout à fait passionnantes. On notera que dans son éditorial Françoise Bercé écrit clairement que « la reconstruction des monuments disparus ne relève pas de l’éthique de la restauration », propos auquel nous souscrivons pleinement. Jean-Pierre Babelon se montre non moins dubitatif sur l’intérêt de certaines opérations, notamment le projet (qui semble fort heureusement ne plus être d’actualité) de reconstruction des Tuileries. Il évoque également l’absurdité du retour à Gaillon de l’arc que Duban avait installé dans la cour de l’Ecole des Beaux-Arts pour un projet de reconstitution du château, finalement avorté car impossible à mettre en œuvre. Cette opération a privé l’ENSBA d’un élément architectural essentiel sans pour autant enrichir le site de Gaillon.

Jean-Claude Vigato, professeur d’architecture, après avoir rappelé certaines déclarations de Viollet-le-Duc qui relativisent le jusqu’au-boutisme de ce dernier, rappelle qu’Anatole Leroy-Beaulieu, à l’époque où Viollet-le-Duc justement voulait reconstruire la cathédrale d’Evreux, s’interrogeait sur les motivations « des architectes diocésains qui auraient un intérêt économique à préférer les "grandes restaurations" », une question qui est parfois encore d’actualité (voir le débat engagé ici même il y a quelques années).
On soulignera le très intéressant et quelque peu ambigu article de François Macé de Lépinay consacré à la Commission nationale (autrefois « supérieure ») des monuments historiques et à ses avis sur les projets de restitution de ces vingt dernières années. « Ambigu » car si l’auteur prend soin de déclarer « très réussies » ou « emportant la conviction » des reconstructions qui violent toutes les règles de déontologie de la restauration, il explique aussi que celle récente et minimaliste du château de la Hunaudaye devrait faire école, ajoutant à son propos que « la sagesse viendra [peut-être] de Bretagne » ou que la restitution est aussi « une drogue qui, comme toutes les autres drogues, donne à l’usager l’illusion de la santé et de la jeunesse perpétuelle » et que « son usage régulier est une tentation, son abus serait un danger grave, générateur d’un patrimoine artificiel, oublieux de l’histoire et privé de vie. » On ne saurait mieux dire. Quant à la question qu’il pose en début de son article : « La commission […] aurait-elle failli à sa tâche ? », on sera tenté de répondre : oui, hélas, quand on voit la liste des restitutions qu’elle a au moins autorisées, sinon encouragées. Elle a validé toutes celles de Versailles qui lui ont été soumises ou, pour ne citer qu’une des pires, la reconstruction du château de Blandy-les-Tours par Jacques Moulin (voir article).

La question de l’achèvement d’édifices n’est certainement pas celle qui provoque le plus de polémiques. Comme le rappelle Olivier Poisson dans son introduction historique, les exemples les plus anciens sont ceux qui concernent principalement des ouvrages religieux (surtout des cathédrales) qui se construisaient sur plusieurs générations. De nos jours, seule la Sagrada Familia de Gaudi relève de ce phénomène. Beaucoup se sont interrogés sur la légitimité qu’il y avait à finir l’œuvre inachevée de l’architecte catalan, mais il semble que celui-ci avait prévu que le chantier soit poursuivi après sa mort. On apprend d’ailleurs grâce à ce numéro de Monumental et à l’article du maître d’œuvre actuel du monument, Jordi Bonet, que l’édifice sera consacré le 7 novembre prochain. Plus inquiétante, sidérante même, est sa crainte écrite en toutes lettres que le tunnel du TGV creusé à proximité ne puisse un jour déclencher un phénomène de résonance qui ferait s’écrouler l’édifice…
L’achèvement d’un monument peut ainsi se concevoir lorsqu’il n’y a pas de solution de continuité trop grande entre les différentes phases de sa construction. Seul le XIXe siècle s’est osé, avec parfois de grandes réussites, à reprendre des chantiers interrompus depuis plusieurs siècles pour les terminer, comme le rappelle Jean-Michel Leniaud. Mais il serait contraire à la déontologie élaborée au XXe siècle de vouloir poursuivre ce type de travaux. C’est ainsi – nous ne jugerons pas de la pertinence de sa restauration, car nous ne connaissons pas l’édifice – que fut restaurée, mais non achevée, l’église de la Colònia Güell comme le rappelle Antoni González Moreno-Navarro qui fut en charge de ces travaux.

Un autre sujet ne pose, finalement, pas tellement de problèmes déontologiques et n’est d’ailleurs que rarement contesté dans son principe, à savoir les « restitutions » après sinistres, auxquels sont consacrés plusieurs articles. Il est normal qu’un monument fortement endommagé par le feu, par un tremblement de terre ou par tout autre catastrophe soit immédiatement remis en état car, finalement, il ne s’agit souvent que de restaurations lourdes, pas de reconstructions au sens propre (sur les questions de vocabulaire, on se référera au glossaire donné par François Goven et Judith Kagan). Le château de Lunéville dont il est question dans un article écrit par l’ACMH en charge des travaux n’est pas reconstruit, il est restauré. N’ayant pas encore vu les premiers résultats, faute d’avoir pu nous déplacer pour l’inauguration de la chapelle, nous réservons notre jugement sur les qualités ou non de cette restauration sur laquelle nous reviendrons. Mais il n’y avait évidemment rien d’autre à faire que de restituer ce qui avait disparu dans les flammes. Même chose pour le château de Windsor dont les pièces restituées ont été inaugurées en 1997 après l’incendie de 1989, celle de la préfecture de Châlons-en-Champagne également victime du feu et restaurée par Pierre-Antoine Galtier, la basilique supérieure d’Assise dont une partie de la voûte s’était écroulée pendant le tremblement de terre de 1997 ou le pont de Mostar. Tous ces cas font l’objet d’un article. La seule question qu’il faut se poser à leur sujet est celle de la qualité et du caractère scientifique ou non des restaurations, pas de leur opportunité.

On passera rapidement sur la section suivante, non en raison d’un manque d’intérêt, bien au contraire, mais parce qu’elle traite des reconstitutions virtuelles, des maquettes (parfois grandeur nature) ou de la Villa Getty qui reconstitue un édifice d’Herculanum pour nous intéresser surtout au dernier chapitre portant sur la reconstruction de monuments disparus. Encore ne porte-t-il pas sur ceux dont la destruction est proche de nous, qui sont d’ailleurs souvent conservés en partie et dont nous avons dit plus haut qu’il s’agit en général davantage de restaurations, même si elles peuvent être plus lourdes que d’autres. De même, il est difficile de mettre en cause les reconstructions russes après la seconde guerre mondiale de palais presque entièrement détruits. Il faut en effet distinguer deux phénomènes bien différents : la volonté d’effacer les traces de catastrophes récentes et la prise en compte de l’importance symbolique de monuments d’une part, les reconstructions d’édifices disparus depuis longtemps d’autre part. Les articles portent ainsi, en dehors des exemples russes, sur la Frauekirche de Dresde, le Château des Hohenzollern à Berlin ou sur le cas moins connu du palais des grands-ducs de Lituanie, détruit en 1801 et reconstruit en 2009.

Le dossier se conclut sur un débat, dont on retiendra ici l’aveu de Jacques Moulin, qui semble d’ailleurs l’amuser beaucoup : « Si actualité [de la restitution] il y a, c’est celle de la sortie de la clandestinité, en tout cas intellectuelle, de l’idée de restitution […] Mais la clandestinité n’a jamais empêché l’action ; elle se devait simplement d’être discrète car en dehors des normes du moment […] En son temps, effectivement, il a fallu contourner le processus qui consistait à consulter tout le monde avant d’agir. Plutôt que d’affronter cette série d’examens qui, statistiquement, conduisait à l’échec, mieux valait trouver des partis de restauration originaux, et se servir de la pression publique ». Plutôt que de commenter le cynisme de cette déclaration, nous renvoyons à notre article sur sa restauration du Quartier Henri IV où nous avions pu montrer les conséquences de la « clandestinité » de sa pratique résultant du « contournement du processus ».

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Didier Rykner, jeudi 30 septembre 2010



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