Un nouveau musée d’art espagnol en Angleterre, à Bishop Auckland


3/2/18 - Création de musée et acquisitions - Bishop Auckland, Spanish Gallery - En 2010, nous avions parlé sur ce site des menaces qui pesaient sur une série de douze tableaux de Francisco Zurbarán conservés dans le Auckland Palace (ill. 1), au nord-est de l’Angleterre dans le comté de Durham, un palais épiscopal appartenant à l’église d’Angleterre, qui se proposait de les vendre (voir la brève du 8/12/10). Ce scandale avait finalement été évité grâce à l’intervention d’un riche financier britannique, John Ruffer, qui les avait achetés pour les redonner immédiatement afin qu’ils soient désormais exposés pour toujours dans ce lieu (voir la brève du 16/4/11).


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1. Auckland Castle
Photo : Neill Watson/The Auckland Project
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2. Bankhouse, Bishop Auckland
Futur site de la Spanish Gallery
© Feilden Clegg Bradley Studios
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Cette histoire qui avait mal débuté se poursuit heureusement de la plus belle façon qui soit. Non content de sauver ces œuvres, John Ruffer a lancé, avec le soutien notamment de l’Art Fund, une grande entreprise culturelle, intitulée « Auckland Project », parmi lesquels se trouve, outre la restauration du Palais qui sera réouvert au public dès 2018, la création d’une galerie espagnole, un musée dédié à l’art hispanique qui s’installera dans une ancienne banque en brique du XIXe siècle sur la place du marché de Bishop Auckland, la Bankhouse1 (ill. 2).

En à peine cinq ans, une très importante collection a déjà été réunie par cette institution grâce au mécénat de John Ruffer. Environ 50 peintures et 10 sculptures forment désormais le fonds de ce tout nouveau musée (en comptant les œuvres appartenant à John Ruffer qui les laisse en dépôt et finira probablement par les offrir). Lorsque le musée sera ouvert, à ces acquisitions s’ajouteront des œuvres prêtées par la National Gallery de Londres, par le Bowes Museum qui se trouve dans la même région et par le Museo Nacional del Prado.


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3. Les Zurbarán d’Auckland Castle exposés à la Frick Collection
Photo : Didier Rykner
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4. Francisco Zurbarán (1598-1664)
Asher, vers 1640-1645
Huile sur toile - 201,3 x 104 cm
Bishop Auckland, Auckland Castle
Photo : Didier Rykner
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New York, pendant quelques semaines, présente au public ce projet grâce à Sotheby’s et à la Frick Collection. La maison de vente aux enchères, qui s’est associée au Auckland Project en servant d’intermédiaire pour les achats d’œuvres, montre dans ses locaux de York Avenue une sélection d’une quinzaine de tableaux appartenant à la Spanish Gallery où qui lui seront déposés par John Ruffer. Quant à la Frick Collection, elle expose l’intégralité des tableaux de Zurbarán représentant Jacob et ses douze fils (ill. 3 et 4). Les deux manifestations sont accompagnées chacune d’un catalogue, celui de Sotheby’s étant disponible en ligne.

On reste admiratif devant la qualité des œuvres acquises par le Auckland Project - en tout cas celles exposées chez Sotheby’s -, ce qui démontre que s’il est impossible aujourd’hui de concevoir un « musée universel », créer rapidement une collection cohérente autour d’un thème précis est faisable, pourvu qu’on dispose de moyens et de goût. Nous reproduirons ici, car il s’agit de nouvelles acquisitions d’un musée, uniquement les œuvres qui font désormais partie des collections du Auckland Project. Nous lui avons demandé des informations sur les autres œuvres de la collection, mais nous avons eu la réponse qu’ils ne peuvent pour l’instant communiquer sur ce point. Nous en reparlerons donc quand nous en saurons davantage.


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5. Juan Correa de Vivar (vers 1510-1566)
Le Christ sur le chemin du Calvaire
Huile sur panneau - 154,5 x 125 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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Non présenté dans l’exposition, mais faisant l’objet d’une notice du catalogue, un tableau de Juan Correa de Vivar impressionne par sa taille et par sa qualité. Ce Christ sur le chemin du calvaire (ill. 5) a été acheté en 2017 auprès d’un collectionneur privé par l’intermédiaire de Sotheby’s. L’œuvre date des années 1540 et fait probablement partie de celles qu’il réalisa pour le Monastère cistercien de San Martín de Valdeiglesias non loin de Tolède. Les figures non exemptes de naïveté de cet artiste sont très aisément reconnaissables. On peut ainsi comparer ce panneau à deux autres scènes de la passion du même artiste données au Museo d’Oviedo (voir la brève du 7/3/17. Le Louvre a récemment acquis deux tableaux de Correa de Vivar (voir la brève du 24/9/10).


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6. Luis Tristan (vers 1585/90-1624)
La Madeleine pénitente
Huile sur toile - 110 x 100 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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Autre peintre de Tolède, actif au début du XVIIe siècle, Luis Tristan combine, comme le rappelle le catalogue publié par Sotheby’s, le maniérisme hérité de son maître Le Greco au réalisme qui se répand alors en Espagne. Le Auckland Project a acheté en 2017, auprès de la collection Apelles - une collection appartenant à un particulier de Santiago du Chili qui avait été exposée en 1999 au Museo d’Oviedo - une Marie-Madeleine (ill. 6) de cet artiste (avec la participation de l’Art Fund). On admirera particulièrement dans cette peinture la remarquable nature morte avec les livres, le crâne et le crucifix.


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7. Juan Bautista Maíno (1581-1649)
La Madeleine pénitente
Huile sur toile - 117,5 x 89,2 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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Une autre Marie-Madeleine (ill. 7) est entrée dans la future galerie espagnole d’Auckland, par Juan Bautista Maino, un peintre caravagesque dont le Louvre a également récemment acquis un tableau (voir la brève du 11/7/11). L’œuvre a été achetée auprès d’une collection privée en 2017. Cette Madeleine pénitente - l’un des trois tableaux de ce sujet du peintre connu à ce jour - est rapprochée par le catalogue Sotheby’s, à juste titre, du Saint Jean-Baptiste de Caravage de Kansas City dont il s’inspire pour l’attitude de la sainte.


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8. Juan Martín Cabezalero (vers 1633/34-1673)
Saint Ildefonse recevant la chasuble de la Vierge
Huile sur toile - 191 x 135 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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Un Saint Ildefonse recevant la chasuble des mains de la Vierge (ill. 8), par le madrilène Juan Martín Cabazalero, montre à quel point son style a été marqué par la peinture flamande, notamment Van Dyck. Cette toile remarquable, l’une des rares conservées de cet artiste, avait probablement été commandée pour l’église San Nicolás à Madrid où elle est signalée en 1723 par Antonio Palomino. Comme le Luis Tristan, elle a été acquise en 2017 par le Auckland Project, avec la participation de l’Art Fund, auprès de la collection Apelles.


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9. Juan van der Hamen (1596-1631)
Portrait d’un jeune garçon tenant une lance
Huile sur toile - 136 x 93 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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Le tableau suivant a été acheté en 2017 par l’intermédiaire de Sotheby’s, avec le support de l’Art Fund, alors qu’il avait été vendu chez Tajan, le 15 juin 2016. Il s’agit d’un portrait d’un jeune garçon tenant une lance par Juan van der Hamen (ill. 9). Remarquons que ce tableau, vendu à Paris, est un chef-d’œuvre d’un des grands peintres espagnols, connu notamment pour ses natures mortes et ses portraits, et que le Louvre ne conserve aucune œuvre de sa main.


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10. Cercle de Diego Velázquez
Portrait d’un officier espagnol
Huile sur toile - 84,5 x 78 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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Le Portrait d’un officier espagnol (ill. 10) ressemble à un Velázquez, mais ce n’en est pas un, bien qu’il eût, dans le passé, été donné à celui-ci. Depuis, il a même été suggéré que l’œuvre pouvait être italienne, génoise plus précisément. Mais il semble bien néanmoins qu’il faille y voir effectivement une peinture espagnole à conserver dans le « cercle » de Velázquez. Encore une fois, il s’agit d’un achat, en 2017, auprès de la collection Apelles.


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11. Maître de Stirling-Maxwell (début du XVIIe siècle)
Nature morte avec panier de fruit, melon et raisins
Huile sur panneau - 79 x 104 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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Quatre natures mortes acquises par la Spanish Gallery d’Auckland sont présentées chez Sotheby’s. La première (ill. 11) est due à un maître anonyme connu sous le nom de convention de Maître de Stirling-Maxwell, du nom d’un spécialiste de l’Espagne, William Stirling-Maxwell of Kier (1818-1878), qui possédait une nature morte aux poissons et aux fruits, aujourd’hui en collection privée, à partir de laquelle a été reconstitué un groupe de tableaux fortement inspirés par Juan Sanchez Cotán. Ce tableau, acheté en 2017 auprès d’une collection privée, était d’ailleurs jadis attribué à ce dernier artiste.


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12. Attribué à Antonio de Pereda (1611-1678)
Nature morte de pommes, raisins et glands
Huile sur toile - 58,3 x 45 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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La deuxième nature morte (ill. 12), achetée en 2017 d’une collection privée, était jusqu’alors inédite. Elle est attribuée à Antonio de Pereda, peintre originaire de Valladolid également auteur de tableaux religieux, et d’une des compositions de batailles qui ornaient le Salon des Royaumes du Buen Retiro, avec La Reddition de Breda de Velázquez. L’attribution de cette nature morte reste encore néanmoins l’objet de débats.


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13. Francisco Barrano (milieu du XVIIe siècle)
Nature morte avec passereaux et service à chocolat, 1647
Huile sur panneau - 30,5 x 50,8 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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Une troisième nature morte (ill. 13) est l’une des trois seules œuvres signées et datées de Francesco Barranco, un artiste sévillan actif au milieu du XVIIe siècle. Elle a, comme beaucoup d’autres œuvres du Auckland Project, été achetée en 2017 à la collection Apelles via Sotheby’s et avec la participation de l’Art Fund.


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14. Juan de Arellano (1614-1676)
Bouquet de fleurs
Huile sur toile - 82,5 x 62,8 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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Enfin, un magnifique bouquet (ill. 14), jusqu’ici inédit, peint par Juan de Arellano, le principal peintre de fleurs en Espagne au XVIIe siècle, a été acheté chez Sotheby’s Londres le 8 juillet 2015.


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15. Francesco Bayeu (1734-1795)
Chienne de Graus
Huile sur toile - 43,3 x 72,7 cm
Bishop Auckland, Spanish Gallery
Photo : Sotheby’s
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Le dernier des tableaux acheté par le Auckland Project (auprès d’un collectionneur espagnol en 2016) est une toile du XVIIIe siècle, particulièrement remarquable, de Francisco Bayeu, représentant une chienne provenant de la ville de Graus dans les Pyrénées espagnoles (ill. 15). L’animal représenté, bien identifié dans la correspondance de Bayeu, était destiné à Charles III qui recherchait des chiens venant d’Aragon pour renforcer la meute royale. Le sujet de ce tableau est rare chez Bayeu, plus connu pour ses grandes décorations à fresque. Il conserva celui-ci toute sa vie puisqu’on le trouve dans son inventaire après décès.

L’exposition des tableaux de Zurbarán à la Frick Collection a lieu du 31 janvier au 22 avril 2018.
L’exposition des tableaux d’Auckland chez Sotheby’s se termine le 11 février 2018.

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Sous la direction de Susan Grace Galassi, Edward Payne et Mark A. Rolan, Zurbarán. Jacob and His Twelve Sons. Paintings from Auckland Castle, Lucia Marquand, 2017, 224 p., 45 $. ISBN : 9780998093024.



Didier Rykner, samedi 3 février 2018


P.-S.

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Notes

1Signalons aussi la création d’un musée de la mine (Mining Art Gallery) et d’un musée de la Foi (Faith Museum) sur lesquels peu d’informations ont pour l’instant été divulguées.





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