Un musée pour Bonnard


1. Le Musée Bonnard au Cannet
Photo : Musée Bonnard

Le tout premier musée consacré à Bonnard (ill. 1) vient d’ouvrir ses portes, dans une ville qui fut chère au peintre : Le Cannet. Il y séjourna régulièrement à partir de 1922, acquit une maison appelée « Le Bosquet » en 1926 (ill. 2), et s’y retira définitivement à partir de 1939. Comme le rappelle le conservateur, Véronique Serrano, même si Bonnard reconnaît que « la lumière y est moins intéressante qu’à Deauville », il explore au Cannet les audaces de la couleur et réalise nombre de chefs-d’œuvre.

Venue du Musée Cantini de Marseille, Véronique Serrano a pris ses nouvelles fonctions en novembre 2009, à la suite de Marie Grasse, conservateur par intérim qui s’était occupée du projet scientifique et culturel du musée. Elle souhaite avant tout insister sur les liens de Bonnard avec Le Cannet, et c’est d’ailleurs le thème de l’exposition temporaire qui inaugure le bâtiment, intitulée « Bonnard et Le Cannet, dans la lumière de la Méditerranée » ; quelque 60 œuvres venues du monde entier (prêtées par le Metropolitan Museum de New York ou la National Gallery de Washington par exemple, mais issues du Musée Bonnard également), sont ainsi réunies pour décliner des vues chatoyantes de la Côte d’Azur, traduire l’intimité du Bosquet et de l’atelier du peintre (ill. 3), proposer quelques autoportraits parmi lesquels le conservateur inclut l’Amandier en fleurs. Le catalogue aurait pu être plus complet et ne pas reprendre des textes déjà publiés à l’occasion d’expositions antérieures, comme ceux de Jean Clair et de Belinda Thomson (au demeurant très intéressants). De plus, non seulement les peintures reproduites n’ont pas de notices, mais seuls leur titre et leur date sont précisés ; il faut donc se reporter à la fin de l’ouvrage pour connaître les dimensions de chaque œuvre, sa technique et le musée qui la conserve.

2. Le Bosquet, maison de Bonnard au Cannet
Photo : D. R.

Enfin, cette exposition occupe hélas tout l’espace prévu pour les fonds permanents ; aussi le public peut-il découvrir le nouveau Musée Bonnard, mais pas ses collections... Sans être étriqué, le musée, installé dans l’hôtel Saint-Vianney, est assez petit et ne dispose pas de salles dédiées aux expositions temporaires. Véronique Serrano envisage pourtant d’en organiser une chaque été, période où les touristes affluent, et consacrera celle de l’année prochaine à « Bonnard et l’enfance ». Si ces expositions doivent reléguer systématiquement les collections permanentes dans les réserves, au moment où les visiteurs sont les plus nombreux, pourquoi donc avoir créé un musée ? D’autant que la Ville, qui avait acheté l’hôtel particulier Saint-Vianney en 1998, l’utilisait déjà pour présenter des expositions temporaires, avant que le conseil municipal n’approuve en 2003 le projet d’en faire un musée. Un comité scientifique fut alors créé et placé sous l’égide de Françoise Cachin, un concours fut lancé en 2005 pour la réhabilitation de l’hôtel et les architectes retenus furent Frédéric Ferrero et Sylvie Rossi, associés à la scénographe danoise Brigitte Fryland et au paysagiste Jérôme Mazas. Exemple de l’architecture Belle Epoque, l’hôtel Saint-Vianney date de 1908 ; sa façade fut modifiée en 1935, et la partie ouest fut surélevée ; il fut ensuite transformé en commissariat puis en hôtel touristique jusqu’en 1990, avant d’être sauvé de la démolition par l’architecte des Bâtiments de France et acheté par la ville.

3. Pierre Bonnard (1867-1947)
L’atelier au mimosa, 1939-1946
Huile sur toile - 127,5 x 127,5 cm
Paris, Musée national d’Art moderne
Photo : RMN/Philippe Migeat
© ADAGP 2011

Aujourd’hui le musée a un statut municipal, mais bénéficie du label musée de France, ce qui permet des dépôts prestigieux, comme la Salle à manger au Cannet d’Orsay (ill. 4). Il s’élève sur cinq niveaux, dont trois sont réservés aux collections (et/ou aux expositions). Sur les 890 m2 de surfaces utilisables, 395 m2 sont dus à une extension qui a permis de créer un espace d’accueil, une salle pédagogique, une boutique et une terrasse. L’ascenseur, permettant notamment l’accès des personnes handicapées, a été judicieusement conçu séparément du bâtiment original, et placé dans une colonne de verre reliée à l’édifice par une passerelle. Le coût des travaux de réhabilitation, d’extension et de muséographie s’élève à 4 473 000 euros environ, financés à 30% par le conseil général des Alpes-Maritimes (dans le cadre du contrat de plan département-ville du Cannet) et à 10 % par le conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Les fonds permanents, que l’on ne pourra donc découvrir qu’en octobre prochain, donnent en toute logique la part belle aux peintures réalisées au Cannet, mais le musée ayant aussi pour vocation de montrer l’œuvre de Bonnard dans sa diversité, conserve également des peintures de jeunesse.


4. Pierre Bonnard (1867-1947)
La Salle à manger au Cannet, 1932
Huile sur toile - 96,5 x 101 cm
Le Cannet, Musée Bonnard
Photo : RMN / Patrice Schmidt
© Adagp, Paris 2011

La collection s’est constituée ex nihilo ; elle a débuté par l’achat d’un premier tableau en 2003 : Paysage. Harmonie verte, arbre bleue, puis d’un Paysage de nuit (1911-1912), et d’un Paysage du Midi (1942) en 2006. Les Baigneurs à la fin du jour (vers 1945), tableau issu de la collection Tériade et acheté en 20081, fascine par l’audace de ses couleurs. Une belle version du Nu de profil (vers 1917) a été achetée en 20102 ; enfin un rare exemplaire de La Promenade des nourrices, frise de fiacres, lithographie en 4 panneaux de 1897, évoque les arts décoratifs qui eurent une grande importance dans l’œuvre de Bonnard. Estampes et dessins complètent l’ensemble, des projets d’illustrations et des affiches, France Champagne par exemple, ou pour La Revue blanche et Le Salon des Cent. Le musée conserve aussi des ouvrages illustrés par Bonnard comme Le Petit solfège et Histoires naturelles de Jules Renard, des photographies documentaires, ainsi que le fonds des archives municipales.
La collection s’est enrichie grâce à des dons et des dépôts publics ou privés. Mécène généreux du musée, la Fondation Meyer pour le développement artistique et culturel a offert à l’Etat français des œuvres spécifiquement destinées au musée, comme le Paysage au soleil couchant (vers 1923) ou la monumentale et vibrante Vue du Cannet (1927), commandée pour un hôtel particulier. La très belle Salle à manger au Cannet de 1932, venue d’Orsay, montre bien cette habitude qu’avait Bonnard de disposer les figures principales de ses compositions sur les côtés et d’insuffler de la mélancolie à travers des personnages intériorisés, voire refermés sur eux-mêmes. Enfin, des héritiers de Marthe Bonnard laissent en dépôt presque cinquante œuvres pour une durée de cinq ans, le temps que le musée enrichisse sa collection. Parmi les donateurs, on compte aussi Anisabelle Bérès, Françoise Cachin, Françoise Heilbrun conservateur au Musée d’Orsay, ou encore la famille Terrasse (petits-neveux de Bonnard), Pierre et Marie-François Vernon…
La discrétion naturelle du peintre et l’interminable procès qui, après sa mort, avait entrainé la mise sous séquestre de son atelier, avaient occulté une partie de son œuvre de maturité ; cette injustice est réparée et l’on pourra désormais découvrir la poésie de celui qui ne cherchait pas à « peindre la vie » mais à « rendre vivante la peinture ».

L’exposition a lieu du 26 juin au 25 septembre 2011.

Collectif, Bonnard et Le Cannet. Dans la lumière de la Méditerranée, 2011, Hazan, 2011, 160 p., 25 €. ISBN, 2754105611.

Commissaire général : Véronique Serrano

Informations pratiques : Musée Bonnard, 16 boulevard Sadi Carnot, 06110, Le Cannet. Tél : +33 (0)4 93 94 06 06. Ouvert tous les jours sauf le lundi, d’avril à octobre de 10 h à 20 h, le jeudi jusqu’à 21 h, de novembre à mars de 10 h à 18 h. Tarif : 5 € (3,50€), 7 € avec l’exposition (réduit : 5 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, jeudi 30 juin 2011


Notes

1. avec l’aide du Fonds du patrimoine

2. avec l’aide du Fonds du patrimoine, du Fram et du mécénat privé



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