Un autre monde


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Quatrième page de couverture du
fascicule du programme Île-de-France
des Journées du patrimoine 2014
édité par le Ministère de la Culture

Comme tout le monde ou presque, nous profiterons des journées du patrimoine pour visiter quelques monuments difficiles à voir en temps ordinaire. Sur ce point - la découverte de lieux méconnus - cette opération créée il y a un peu plus de trente ans par Jack Lang est une réussite qui ne se dément pas.
Mais elle est, aussi, l’occasion d’une propagande ahurissante menée par le ministère de la Culture, visant à faire croire que la situation est idéale dans le meilleur des mondes possibles, sur l’air du « Tout va très bien madame la Marquise »…

Le point d’orgue (au moins à Paris) a été atteint aujourd’hui 16 septembre, dans les murs du bel hôtel de Noirmoutiers rue de Grenelle, résidence du préfet de l’île-de-France. Celui-ci recevait un certain nombre d’acteurs du patrimoine, hauts fonctionnaires et associations, ainsi que des journalistes pour une conférence de presse consacrée à l’édition 2014 des journées du patrimoine. Une conférence de presse un peu inédite où les invités ont eu droit à trois parfaits discours technocratiques, qui se sont terminés sur une invitation à aller consommer un petit-déjeuner offert par la maison, sans qu’aucune question n’ait pu être posée. Bien sûr, la presse pouvait ensuite individuellement discuter avec les responsables du ministère de la Culture, mais ce type de réunion exige, habituellement, une séance de questions et réponses collectives permettant de répondre de manière cohérente au feu croisé des questions des journalistes. Bref, une conférence de presse.
On se demandait donc vraiment ce qu’on faisait là puisque, de toute façon, les différents intervenants évitaient soigneusement ensuite tous les sujets qui fâchent, avec une langue de bois d’une pureté belle comme l’Antique.

Ces hauts fonctionnaires du ministère de la Culture (et le préfet) ont donc pu, pendant trois bons quarts d’heure, parler très sérieusement du thème de cette année : « Patrimoine culturel-Patrimoine naturel » en faisant mine de servir à quelque chose et à se féliciter de l’excellence de leurs actions. On a entendu des autocongratulations sur ces magnifiques mesures qui permettent d’inscrire des sites (une disposition qui va disparaître) et de les classer, ou l’exemple merveilleux d’un terrain de sport qui allait être transformé en jardin. Très bizarrement, rien sur le sujet brûlant des Serres d’Auteuil où c’est exactement le contraire qui va se produire.
Au moment où, au nom d’une écologie mal comprise, on s’apprête avec une nouvelle loi sur la transition énergétique, à dénaturer les paysages naturels et urbains (nous y reviendrons) ; alors que nos paysages sont toujours davantage menacés par des champs d’éoliennes bien peu écologiques, encore moins efficaces, mais très rémunérateurs (et même corrupteurs comme l’a démontré récemment le Service central de prévention de la corruption) ; quand le grand parc de Versailles est menacé d’urbanisation et que les Serres d’Auteuil sont plus que jamais en danger – démontrant ainsi l’inanité des mesures de protection quand ceux qui sont censés les faire respecter faillissent à leur tâche -, oser consacrer les journées du patrimoine à l’exceptionnelle harmonie régnant entre le « patrimoine culturel » et le « patrimoine naturel » est soit une provocation, soit la preuve que tous ces hauts fonctionnaires et les élus qui fixent la politique de notre pays vivent décidément dans un autre monde.

S’il fallait un autre témoignage de l’impudence de ces gens et de leur totale inconscience, il suffit de la chercher dans le programme officiel des journées du patrimoine en Île-de-France. Sa quatrième de couverture, que nous reproduisons ici, n’est en effet rien d’autre qu’une véritable publicité pour la Fédération Française de Tennis et le Stade de Roland-Garros qui ouvrira ses portes le samedi 20 septembre pour offrir « un parcours à travers l’histoire de Roland-Garros, un accès exclusif aux coulisses du stade, des animations tennistiques et d’autres activités à découvrir sur [le site des journées du patrimoine et celui de la fft] ».
Le ministère de la Culture et la FFT unis, main dans la main, pour célébrer les « patrimoine naturel et culturel » quand ils vont détruire un monument historique mêlant justement les deux, quelle meilleure preuve de l’invraisemblable pertes des valeurs à laquelle nous assistons. Mérimée et Hugo doivent se retourner dans leur tombe.


Didier Rykner, mardi 16 septembre 2014





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