
1. Willem Van de Velde le jeune (1633-1707)
Le début de la tempête, 1672
Toledo, Courtesy Museum of Art
Photo : Service de presse
Avant qu’elle ne s’installe au Grand Palais, à partir du 22 février prochain, Turner and the Masters accueille ses premiers visiteurs, nombreux, enthousiastes, à Londres. Juste récompense d’une présentation qui associe le texte et l’image de façon si précise qu’il n’est pas besoin de longues explications pour comprendre ce que les commissaires veulent nous dire. Pourtant le propos dépasse largement le plaisir de rapprocher Turner de ses modèles avoués ou le désir de nous faire mesurer avec quelle avidité et constance il s’est nourri d’eux. S’approprier les grands anciens allait de soi pour le jeune peintre londonien (1775-1851), d’autant plus qu’on le mit vite au travail, comme Ingres au même moment. Les modes d’apprentissages rapprochaient les deux rives de la Manche à la fin du XVIIIe siècle, non moins que les motivations à exploiter les recettes éprouvées. Fils de barbier, Turner a 15 ans lorsqu’il expose pour la première fois dans les espaces de la Royal Academy, traditionnellement plus lié au marché des images que le Salon parisien. Il avait pris en mains très tôt son éducation, copiant d’après la gravure ou les tableaux qu’il croise chez ses protecteurs et collectionneurs. De Rembrandt à Piranèse, le champ est très ouvert.
Le retiennent aussi, naturellement, les ténors du paysage britannique des années 1790, Richard Wilson en tête. Ce dernier, alors en pleine vogue, passait pour être le Claude anglais, plus poète même que son modèle lorrain. L’émulation qu’il éveille en Turner s’illustre ici de beaux exemples, preuves que le cadet apprend vite à donner plus de puissance à son espace et d’intensité à sa lumière. C’est d’ailleurs un trait de sa personnalité que de ne pas s’en laisser conter. Des marines de Van de Velde le jeune (ill. 1), dans un genre aussi lucratif que la pastorale italianisante, il maîtrise sans tarder les formules, les ciels tempétueux, les éclairage électriques et le drame à fleur de mer. Mais, là encore, Turner est plus grand par bravade (ill. 2), plus génial par droit de nature et plus métaphysique par abandon à ce que le naufrage entraîne et engloutit, la peinture se faisant elle-même chaos délibéré et maîtrisé. Plus loin, d’autres salles confirmeront que rien ne lui résiste, la Venise de Canaletto ou les déflagrations de Loutherbourg. Bien entendu, la lutte ouverte avec les maîtres répond aussi aux besoins du marché, surtout au début de la carrière de Turner. Une part de sa clientèle retrouve à travers ses tableaux et à bon compte le charme de la vieille peinture inaccessible à certaines bourses. C’est plus tard qu’on misera sur la signature du génial pasticheur.

2. J.M.W Turner (1775-1851)
Bateaux hollandais dans une tempête, 1801
Collection particulière
Photo : Service de presse
Toute une section est dédiée aux références nordiques, conditionnées qu’elles sont par une forte demande. Elles poussent Turner à sa rapprocher d’un Cuyp, d’un Teniers ou de leurs continuateurs anglais. Wilkie, le plus célèbre et populaire de ses contemporains, avait nationalisé les tabagies enfumées et les populations gueulantes du Flamand. L’exposition n’oublie pas l’ambition que manifesta très tôt Turner, diversité obligée, de se hisser au niveau des sujets les plus nobles de la hiérarchie des genres, raison pour laquelle ses carnets à dessin capitalisent les croquis d’après les maîtres de la peinture d’histoire. Ceux qu’il réalisa au Louvre, lors de la paix d’Amiens, sont bien connus, qui vont de Titien et Poussin à Guérin, lion du consulat avec Gros et Girodet. Bonne idée, enfin, que d’associer Watteau à son musée imaginaire. Turner, chose peu connue du grand public, idolâtrait le peintre des fêtes galantes. Il aurait confié au révérend William Kingsley qu’« il avait appris du Français plus que d’aucun autre peintre ». Watteau, c’est Rembrandt en plus évanescent, jusqu’à atteindre des rousseurs mordorées d’une mobilité extrême. Parmi les artistes que Turner a mis en scène les maîtres après les avoir détroussés, il est significatif de retrouver le peintre de Cythère. L’étrange et beau tableau qu’il exposa à la Royal Academy en 1831, sans doute marqué par Bonington, montrait Watteau dans son atelier, tout en se reliant au De Arte Graphica de Charles Alphonse du Fresnoy.
Un extrait de ce traité du XVIIe siècle était reproduit dans le livret de l’exposition, il insistait sur la science des blancs explicitée par le théoricien et les vrais coloristes à sa suite... Turner avait le sens des héritages ; il fallut un jour s’occuper de sa postérité. Peu avant de mourir, il prit soin de donner à la Couronne d’Angleterre une partie de son atelier et notamment ses ultimes variations sur Claude, à la condition toutefois que la National Gallery par son accrochage éternise la filiation qui menait de l’un à l’autre. Ce fut chose faite. Et aujourd’hui encore, le dialogue continue. Un siècle, en gros, séparait le jeune Turner de la mort de Claude, un siècle qui agissait sur lui comme la nostalgie d’un Arcadie à reconquérir. Turner l’a dit lui-même en 1811 : « Pur comme l’air italien, calme, beau et serein, surgit l’œuvre et avec lui le nom de Claude Lorrain. » L’Anglais a aimé et défié cette lumière qui communiquait à ses ports, ses ruines, ses grands arbres, une portée épique immédiate, qu’un sujet ou non en approfondît la nature rêveuse. L’engouement pour Claude était tel dans l’Angleterre des années 1760-1820 que Turner ne pouvait y échapper ou s’y dérober. Il devait porter cette mode claudienne jusqu’à l’abstraction mystérieuse de ses études de ciels, jusqu’à ses brouillards métaphysiques où toute forme cesse d’être identifiable à force d’être grignotée par le lumen divin. Turner and the masters, on le voit, va plus loin que la simple et rassurante confrontation de quatre ou cinq géants de la peinture européenne.
David Solkin, Turner and the Masters, Tate Publishing, 2009, 240 p., 25€. ISBN 9781854377982
Informations pratiques : Tate Britain, Milbank, Londres. Tél : + 44 (0) 20 7887 8888. Ouvert tous les jours de 10h à 17 h 40. Prix : 14 €.
