Trois expositions impressionnistes : Rouen, Caen, Honfleur


Rouen, Musée des Beaux-Arts du 4 juin 2010 au 26 septembre 2010 : Une ville pour l’impressionnisme Monet, Pissaro et Gauguin à Rouen

Caen, Musée des Beaux-Arts du 4 juin 2010 au 5 septembre 2010 : L’estampe impressionniste. Trésors de la bibliothèque nationale de France de Manet à Renoir

Honfleur, Musée Eugène Boudin du 3 juin 2010 au 6 septembre 2010 : Honfleur entre tradition et modernité 1820-1900

1. Louis Français (1814-1897)
Les Hêtres de la côte de Grâce, près d’Honfleur ;
effet d’automne
, 1859
Huile sur toile – 300 x 244 cm
Bordeaux, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner

Certes, le festival « Normandie Impressionniste » est d’abord un grand coup de publicité, une opération de communication lancée par Laurent Fabius sous les auspices de Pierre Bergé et Jérôme Clément. On pouvait s’inquiéter des expositions organisées à cet effet, pour des raisons politiques davantage qu’artistiques. En grande partie à tort. Sur trois expositions que nous avons pu voir le même jour lors d’un voyage de presse, deux sont d’excellentes factures contre une seule plutôt médiocre. En attendant peut-être de voir quelques-unes des autres rétrospectives rattachées à cette manifestation (nous avions également vu celle présentée à Giverny, voir notre article), le bilan est pour l’instant plutôt satisfaisant.

Ne disons qu’un mot de l’exposition du Musée Eugène Boudin à Honfleur. Elle se substitue à une partie des collections permanentes, utilisant à cet effet la très médiocre muséographie du musée. Plutôt que de se servir des murs, cimaises naturelles pour exposer des tableaux, des boites sont disposées contre les parois dans lesquelles les œuvres sont accrochées ou simplement posées sur des chevalets sans aucun ordre apparent et sur un rouge criard particulièrement mal adapté. Les tableaux sont inégaux et même les œuvres intéressantes n’attirent pas l’œil tant cette muséographie est décourageante, à l’exception justement de celles simplement présentées sur un mur comme un superbe et grand Louis Français (ill. 1). Plus grave, l’absence totale d’explication laisse le visiteur désemparé devant des tableaux dont le point commun essentiel est d’avoir été peints à Honfleur ou dans ses environs. Cet échec est d’autant plus dommage que le très bon catalogue témoigne d’un véritable travail d’histoire de l’art. Les biographies des artistes exposés prennent soin d’expliciter leurs liens avec Honfleur, chaque notice de tableau replace celui-ci dans le contexte de l’exposition et plusieurs essais permettent d’avoir une vue assez complète du sujet. On appréciera notamment le texte consacré à Henri Guérard, peintre mais surtout graveur de grand talent, relativement peu connu, dont on retrouvera plusieurs estampes exposées à Caen.


2. Henri Guérard (1846-1897)
Soleil couchant à Honfleur, vers 1895
Gravure sur bois en couleurs - 46,3 x 29,8 cm
Paris, Bibliothèque nationale de France
Photo : Didier Rykner

3. Félix Buhot (1847-1898)
Un débarquement en Angleterre, 1879
Eau-forte, pointe sèche, aquatinte et roulette -
31,9 x 23,8 cm
3e état sur 5
Paris, Bibliothèque nationale de France
Photo : Didier Rykner


C’est en effet sur les gravures impressionnistes que se penche le Musée des Beaux-Arts de cette ville avec des œuvres provenant uniquement de la Biblothèque nationale. L’Impressionnisme étant généralement associé à la couleur, les gravures jouant avec le noir et blanc - seule une petite section est consacrée aux estampes colorées, qui ne se développent qu’à l’extrême fin du siècle – sont souvent moins considérées. Certains furent plus prolifiques que d’autres dans cette technique, comme Pissarro ou Manet dont les gravures sont souvent montrées.
Cette exposition splendide, remarquablement présentée, ne se contente pas seulement des grands noms attendus, laissant place aux côtés de Cézanne et Degas à des artistes moins renommés comme cet Henri Guérard dont nous parlions plus haut (ill. 2). On remarquera ainsi Auguste Delâtre et Ludovic-Napoléon Lepic avec leurs effets de noir inoubliables, Félix Buhot et son Débarquement en Angleterre (ill. 3) ou encore Marcellin Desboutin qui participa à la deuxième exposition Impressionniste en 1876.
Le catalogue, assez succinct, privilégie les illustrations, chaque estampe faisant l’objet d’excellentes reproductions qui rendent bien compte de la subtilité des nuances.

4. Claude Monet (1840-1926)
La cathédrale de Rouen, 1894
Huile sur toile - 100 x 66 cm
Belgrade, Narodni Muzej
Photo : Didier Rykner

Rouen et son Musée des Beaux-Arts ont bénéficié du budget le plus conséquent pour organiser une grande exposition consacrée à la place de la ville dans le développement du mouvement impressionniste. Le sujet est donc comparable à celui de l’exposition de Honfleur, mais le traitement est tout autre. A la fois bien présentée et d’un déroulé clair et pédagogique, la rétrospective rouennaise, avec 130 œuvres, mérite indiscutablement d’être vue. La réunion de pas moins de onze cathédrales de Claude Monet, dont une provient de Belgrade (ill. 4), est l’un de ses points d’orgue.
Le catalogue, qui regroupe à la fois essais et notices de tableaux, est extrêmement copieux et bien illustré (là encore, comme pour les deux précédents, la qualité des images a été particulièrement soignée). On regrette seulement l’absence, pour les œuvres exposées, de toute information d’historique et de bibliographie difficilement compréhensible dans un ouvrage tel que celui-ci. Il est impossible par exemple, à moins de se reporter aux autres livres sur le sujet, de savoir quelles œuvres sont éventuellement inédites, ou lesquelles n’ont pas été montrées depuis longtemps au public français.


5. Camille Pissarro (1830-1903)
Portrait d’Eugène Murer, 1878
Huile sur toile - 64,4 x 54,3 cm
Springfield, D’Amour Museum of Fine Arts
Photo : Didier Rykner



Le parcours mêle la chronologie et les thématiques de manière très fluide. La première partie commence avec des peintures de Rouen et de ses environs datant d’avant l’Impressionnisme, par Corot, Jongkind, Huet ou Turner, elle se poursuit avec des paysages représentant la Seine à Rouen, puis par le premier séjour de Pissarro en 1883 et se conclut sur celui de Gauguin en 1884. Beaucoup d’œuvres proviennent de musées américains, certaines parfois rarement vues en France. On signalera par exemple un beau portrait de Camille Pissarro, conservé à Springfield dans le Massachussetts (ill. 5). L’un des plaisirs de cette exposition tient également à la présentation de tableaux d’artistes moins connus, comme Charles Lapostolet (ill. 6) ou Iwill. La section suivante, qui entame la seconde partie du parcours, s’attache d’ailleurs à l’Ecole de Rouen que l’on associe plutôt d’habitude au néo-impressionnisme, et dont les membres, Albert Dubois-Pillet, Charles Frechon (ill. 7) ou Léon-Jules Lemaître n’ont pas la renommée des Monet et Sisley.


6. Charles Lapostolet (1824-1890)
La Seine à Rouen
Huile sur toile - 27 x 43 cm
Bernay, Musée
Photo : Didier Rykner

7. Charles Frechon (1859-1929)
Rouen et l’île Lacroix vus du Cours-la-Reine, 1891-1895
Huile sur toile - 37 x 56 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner


8. Camille Pissarro (1830-1903)
Le Pont Boieldieu à Roue, soleil couchant, 1896
Huile sur toile - 74,2 x 92,5 cm
Birmingham, Museum and Art Gallery
Photo : Didier Rykner

Si la salle consacrée aux cathédrales, qui vient ensuite, est assurément admirable, le rassemblement d’un très grand nombre de Ponts par Pissarro n’est pas moins impressionnant (ill. 8).
En poursuivant la chronologie, l’exposition montre un grand nombre de tableaux post-impressionnistes, allant jusqu’à Maurice Denis. Les œuvres sont toujours bien choisies, même lorsque les artistes sont secondaires (Albert Lebourg, Gustave Loiseau, Xavier Boutigny...)

Guy Cogeval, président du Musée d’Orsay, répète souvent que l’Impressionnisme a été négligé par les historiens de l’art français ces dernières années, ce qui est possible même si ce mouvement semble omniprésent dans l’esprit du grand public et qu’on peut parfois croire que seule cette peinture existait dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Peut-être l’engouement populaire a-t-il a contrario nuit aux études érudites. Les amateurs de ce mouvement devraient avoir dans les mois à venir de quoi se réjouir puisqu’aux expositions normandes succéderont à la rentrée la grande rétrospective Claude Monet, au Grand Palais à Paris.


Collectif, Une ville pour l’impressionnisme Monet, Pissaro et Gauguin à Rouen, Skira Flammarion, 2010, 396 p., 39 €. ISBN : 9782081241923


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, esplanade Marcel-Duchamp, 76000 Rouen. Tél : +33 (0)2 35 71 28 40. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h sauf le mardi. Tarifs : 5 € (tarif plein), 3 € (tarif réduit).


Collectif, L’estampe impressionniste. Trésors de la bibliothèque nationale de France de Manet à Renoir, Somogy, 2010, 160 p., 25 €. ISBN : 978-2-7572-0376-7.


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, Le Château, 14000 Caen. Tél : +33 (0)2 31 30 47 70. Ouvert tous les jours de 9h30 à 18h sauf le mardi. Tarifs : 4 € (tarif plein).


Collectif, Honfleur entre tradition et modernité 1820-1900, Musée Eugène Boudin, 2010, 287 p., 35 €. ISBN : 9782902985159


Informations pratiques : Musée Eugène Boudin, Place Erik Satie, 14600 Honfleur. Tél : +33 (0)2 31 89 54 00. Ouvert tous les jours de 10h à 12h et de 14h à 18h sauf le mardi. Tarifs : 5 € (tarif plein), 3 € (tarif réduit).

English version


Didier Rykner, lundi 7 juin 2010



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