Trois expositions au Musée d’Art Américain de Giverny


Mary Cassatt, impressions - Le Passage à Paris. Les Artistes américains en France, 1860-1930 - De Homer à Hopper : dessins et aquarelles du Princeton University Art Museum
Giverny, Musée d’Art Américain, jusqu’au 3 juillet 2005 (sauf Le passage à Paris qui ne fermera que le 30 octobre 2005).

Dans l’esprit du public, Giverny est associé à la maison de Claude Monet, destination agréable pour un week-end, mais dont l’intérêt pour l’histoire de l’art est tout à fait limité, les œuvres présentées se réduisant à de mauvaises copies. Depuis quelques années cependant, il est possible de visiter ce petit village de l’Eure pour une meilleure raison : la présence du musée d’Art Américain, appartenant à la Terra Foundation of American Art, institution entièrement privée. Abritée dans un bâtiment bas, à l’architecture moderne et sobre qui ne dépare pas le paysage, cette institution mérite assurément d’être mieux connue.
Créée en 1978 par Daniel J. Terra (1911-1996), industriel ayant fait fortune grâce à un procédé de séchage de l’encre d’imprimerie, la Terra Foundation possède des collections très importantes d’art américain (peintures, dessins et sculptures, mais aussi estampes et photographies). Une cinquantaine de tableaux, ainsi que les dessins, ont été déposés à l’Art Institute de Chicago depuis l’an dernier, après la fermeture du Terra Museum of Art, l’autre musée, situé également à Chicago, que gérait la fondation. Celle-ci estime que la présentation des œuvres à l’Art Institute leur assurera une plus grande notoriété et permettra à davantage de visiteurs de les admirer. Le bâtiment français a été fort heureusement conservé, et présente chaque année, d’avril à octobre, plusieurs expositions. Grâce à cette initiative, les français peuvent découvrir l’art américain du XVIIIe au XXe siècle, méconnu chez nous car nos musées sont bien pauvre en ce domaine. Si le Louvre peut exposer quelques toiles du XIXe siècle (dont un joli tableau de Thomas Cole), le seul musée significatif en ce domaine est celui de Blérancourt, dans l’Aisne. Ce dernier fermant pour travaux jusqu’en 2008, une partie de sa collection sera montrée à Giverny du 10 juillet au 30 octobre 2005.

La saison 2004 s’est ouverte avec trois expositions, toutes intéressantes à des titres divers. La muséographie est simple et parfaitement adaptée. Des échappées sur la nature environnante donnent une curieuse et agréable impression. On a rarement l’occasion de parcourir un musée de conception moderne en pleine campagne. Alphonse Allais voulait mettre les villes à la campagne, Daniel J. Terra y a mis un musée.

La première est une exposition-dossier sur l’œuvre gravé de Mary Cassatt organisée grâce à la participation de la Bibliothèque Nationale et avec les propres collections de la Terra Foundation. Cassatt, peintre parfois un peu mièvre, se révèle graveur de premier plan. Elle travailla étroitement avec Degas et son art se ressent de cette proximité. Ses premiers essais, à l’aquatinte et vernis mou (ill. 1), sont déjà des coups de maître. Avec une grande virtuosité, elle parvient, en noir et blanc, à réaliser de véritables gravures impressionnistes, où aucune ligne n’est plus stable et dont les formes se dissolvent au point de rendre équivoque la représentation : s’agit-il de deux femmes côte à côte, dont la seconde n’est plus qu’une silhouette, ou comme le titre le suggère - mais est-il dû à l’artiste ? - d’une spectatrice et de son reflet ?


1. Mary Cassatt (1844-1926)
Au théâtre, reflet dans la glace, vers 1882
Vernis mou et aquatinte, 2e état - 27,6 x 21,9 cm
Paris, BNF
© BNF

2. Mary Cassatt (1844-1926)
Caresse maternelle, 1890-1891
Pointe-sèche, vernis mou et aquatinte
en couleur, 6e état - 36,7 x 26,8 cm
Chicago, Terra Foundation for American Art
© Terra Foundation for American Art


En 1890, Mary Cassatt commence à pratiquer la gravure en couleur. Les aquatintes de cette époque (ill. 2), dont la Terra Foundation possède de magnifiques exemples, sont fortement inspirées par les estampes japonaises. La technique (trois rouleaux sont utilisés, gravés à la pointe sèche puis coloriés par Mary Cassatt elle-même qui s’est achetée une presse) implique que chaque épreuve est légèrement différente des autres de même sujet. Seul le dépôt légal a permis à la France de conserver en nombre des estampes de l’artiste, car l’ensemble de sa production était achetée par des américains.
Cette exposition est accompagnée d’un catalogue écrit par Michel Melot, spécialiste de l’estampe impressionniste. Ouvrage sérieux et très bien illustré, il aurait gagné, en plus de l’essai qui forme l’essentiel du texte, à ce que les gravures aient une notice, même courte. On reste à sa lecture un peu sur sa faim, ne pouvant savoir par exemple si les modèles représentés sur certaines aquatintes sont effectivement japonaises ou s’il s’agit d’un effet de style.


3. Frédéric Carl Frieseke (1874-1939)
Femme dans un jardin, vers 1912
Huile sur toile - 81 x 65,4 cm
Chicago, Terra Foundation for American Art
© Terra Foundation for American Art

Le principal reproche que l’on pourrait faire à la deuxième exposition, Le passage à Paris, serait justement l’absence de catalogue. Il s’agit de montrer des tableaux, appartenant tous à la Fondation, d’Américains ayant séjourné à Paris (et plus largement en Ile-de-France et en Normandie). Pour eux, comme pour la plupart des peintres étrangers, Paris est la ville où il faut être. Leur style s’en ressent, qui épouse celui des artistes français, principalement des Impressionnistes. On a même pu parler à leur propos d’Impressionnistes américains, et des expositions leur ont été consacrées, au Petit Palais à Paris il y a une vingtaine d’années ou à la Fondation de l’Hermitage de Lausanne en 2002, révélant des peintres tels que Childe Hassam, Maurice Prendergast ou Théodore Robinson. Cette influence va jusqu’à traiter des sujets comparables, comme Brouillard et soleil matinaux de John Leslie Breck (1860-1899) qui reprend le thème des Meules de Monet. Femme dans un jardin (ill. 3), de Frederick Carl Frieseke (1874-1939) est également un hommage - un peu tardif - à la peinture claire et coloré du peintre de Giverny. Plus étonnant, Georges Inness, dans Soleil couchant, Etretat, ne s’inspire pas de Monet comme le sujet pourrait le suggérer, mais plutôt d’artistes antérieurs tels que Delacroix ou Géricault, produisant à la fin de sa vie, dans son atelier, un paysage sombre et romantique. Si certaines toiles ne sont pas sans mérite, la prégnance de ces influences multiples empêche ces peintres d’être tout à fait eux même. On peut préférer les américains lorsqu’ils peignent des paysages ou des sujets américains.


4. John La Farge (1835-1910)
Etude pour Afterglow, d’après nature, 1891
Aquarelle et gouache - 21,2 x 33,2 cm
Princeton, University Art Museum
© Trustees of Princeton University

C’est ce que montre la dernière, et sans doute la plus passionnante de ces trois expositions. Si les deux premières célèbrent les relations franco-américaines avec le séjour d’américains dans notre pays, celle-ci présente une partie du fonds du cabinet graphique du Princeton University Art Museum. C’est un résumé de l’histoire du dessin américain, de Benjamin West à Edward Hopper (et même au delà jusqu’à des feuilles contemporaines, presque toutes figuratives et traduisant un goût très classique). Avec West, on se trouve dans la tradition de la peinture d’histoire européenne. Les paysagistes, représentés par de nombreux dessins, montrent en revanche une originalité réelle, comme John La Farge dans son Etude pour Afterglow d’après nature (ill. 4). Cette dualité entre la contamination des modèles européen et la création d’un style typiquement local est un des aspects fondamentaux de l’art américain.


5. Edward Hopper (1882-1967)
Universalist Church, 1926
Aquarelle et gouache - 35,6 x 50,8 cm
Princeton, University Art Museum
© Trustees of Princeton University

Présentée auparavant à Princeton, cette exposition ira, après Giverny, au High Museum d’Atlanta. Elle est accompagnée d’un catalogue, qui n’a hélas pas été traduit en français, dirigé par John Wilderming, conservateur au musée. Les dessins exposés sont tous reproduits et bénéficient d’excellentes notices. L’intégralité de la collection est publiée en annexe avec de nombreuses illustrations, ce qui contribue à en faire un ouvrage fort utile. Pour conclure cet article, et parce qu’une fois n’est pas coutume, publions, pour le plaisir, une aquarelle d’Edward Hopper (ill. 5) appartenant à Princeton et actuellement exposée à Giverny, bien qu’elle sorte complètement du champ chronologique couvert par La Tribune de l’Art. Par l’originalité du cadrage, elle évoque invinciblement les plans de certains films (par exemple Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock1).

Commissaire : Sophie Levy, conservateur

Catalogues :

IMG/jpg/Couverture_Cassatt_small.jpgMichel Melot, Mary Cassatt, Impressions, Co-édition Musée d’art américain / Le Passage, 2005, 30 €, ISBN : 2-84742-075-4 Sous la direction de John Wilmerding, American Art in the Princeton University Art Museum Volume I : Drawings and watercolors, Princeton University Art Museum, 2004, ISBN : 0-943012-42-2


Lien vers le site du Musée d’Art Américain de Giverny

Lien vers le site de la Terra Foundation for American Art

Lien vers la base des œuvres de la Terra Foundation of Art


Didier Rykner, lundi 9 mai 2005


Notes

1. On sait par exemple qu’Hitchcock fut influencé par Hopper pour la maison de Norman Bates dans Psychose.



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