Tribune du Président-Directeur et des Directeurs du musée du Louvre à propos du Pôle de conservation Lens-Liévin


Alors que le nom de l’architecte chargé de concevoir le futur pôle de conservation de Lens-Liévin sera bientôt connu, il a semblé important au Président-directeur et aux directeurs de départements et de directions opérationnelles du Louvre concernés, de rappeler pourquoi ils portent ce projet crucial pour l’avenir de notre musée et de ses collections.

Depuis dix-huit mois, nous menons chacun dans nos domaines respectifs, un bilan du Grand Louvre, projet extrêmement ambitieux qui a donné naissance au musée moderne. En effet, quarante ans après sa conception, de nouveaux besoins sont nés. Ce qui est vrai dans les domaines de l’accueil du public ou de la médiation est aussi vrai dans celui de la conservation, un domaine dans lequel le Grand Louvre avait déjà permis de réaliser des progrès considérables. Jusqu’alors le plus souvent conservées dans de mauvaises conditions, beaucoup d’œuvres avaient pu être, pour la première fois entre 1970 et 1989, entreposées dans des réserves réellement conçues à cet effet. Malheureusement situées en sous-sol, elles sont inondables. Malgré tous ces efforts, les conditions de conservation offertes par un palais comme le Louvre, riverain de la Seine et situé au cœur d’une métropole comme Paris, ne sont plus aussi satisfaisantes. Ainsi, les œuvres de grand format ne peuvent être ni déroulées, ni manipulées au Louvre. La récente obligation de Récolement décennal en cours a fait prendre conscience de ces limites. Beaucoup de réserves, en particulier celles antérieures aux années 1980, présentent également des conditions thermo-hygrométriques peu satisfaisantes ; et, en raison de leur dispersion et des contraintes physiques du palais, le classement des œuvres est parfois confus. Plus grave, ces réserves n’ont plus évolué dans leur technologies depuis ces vingt dernières années : aucun espace de quarantaine, autre qu’improvisé, aucun espace dédié pour la décontamination, aucun espace aménagé pour les chantiers des collections, enfin les œuvres elles-mêmes y côtoient trop souvent le matériel et les caisses d’emballage.

En effet, au fil du temps, les pratiques professionnelles ont progressé et les réserves ont changé de fonctionnalités. L’enjeu ne consiste plus uniquement à « stocker » des œuvres mais aussi à les photographier, les numériser et les mettre à la disposition des chercheurs, tout en les conditionnant au mieux pour leur conservation. La notion même de chantier des collections, apparue récemment, impose ces nouvelles fonctionnalités. C’est pour cette raison que de grands musées comme le British Museum à Londres, le Rijksmuseum à Amsterdam ou l’Ermitage à Saint-Pétersbourg externalisent leurs réserves, comme de nombreux musées en France, suivant en cela un mouvement plus général de rassemblement des fonds, des archives nationales ou des bibliothèques. Un mouvement lui-même dicté par une nouvelle approche de la recherche sur les collections qui ne s’effectue plus seulement « au fil de l’eau », donc sur le long terme, mais sur des temps plus courts, selon une logique de projet. Cette révolution récente de l’organisation de la recherche suppose la mise à la disposition des chercheurs de bases de données pour une première consultation, complétée par la mise en place d’une logistique plus importante pour favoriser la consultation physique des collections. C’est le double défi que doit relever le musée du Louvre aujourd’hui. Il faut donc réinventer notre rapport aux réserves pour réaffirmer notre ambition dans les domaines de la recherche et de l’étude des collections afin de les ouvrir plus largement.

Le risque de crue centennale, sur lequel la Préfecture de Police de Paris alerte depuis 2002, constitue une raison supplémentaire pour agir. Un risque réel, confirmé par tous les spécialistes d’hydrographie. Un risque qui prend une acuité particulière pour le Louvre dont 70% des réserves, soit 8 600 m² et 250 000 objets, se trouvent en zones inondables et qui ne dispose pas, au sein du Palais, d’une surface équivalente en zones non inondables pour les y transférer. Les exercices réalisés dans le cadre du plan de prévention du risque inondation (P.P.R.I) ont montré qu’il était impossible d’évacuer toutes les œuvres entre le moment où l’alerte serait déclenchée et celui où l’eau pénètre dans les salles, soit environ 72 heures. Si de très nombreuses œuvres ont été remontées, depuis 2002, dans les étages non inondables, les espaces résiduels alors investis ne satisfont pas toujours aux normes actuelles de conservation et de manipulation. D’autres œuvres se trouvent déjà à l’extérieur du Palais, dans Paris, à la Plaine-Saint-Denis ou à Châlons-en-Champagne, dans des espaces qui ne disposent pas des capacités suffisantes pour accueillir les œuvres conservées dans les réserves du Louvre. Après l’abandon du projet de réserves mutualisées de Cergy-Pontoise, il nous est apparu nécessaire de trouver rapidement une solution durable.

La réflexion a été entreprise il y a plusieurs années. Le premier réflexe a bien entendu été de rechercher un emplacement proche du musée. Ce dernier a pu bénéficier pour cela d’études réalisées par le Ministère de la Culture à la suite de l’appel à projets lancé en 2008. Dix-sept sites se trouvant en région parisienne ont été examinés par les services de l’Etat et les Etablissements concernés durant les dix dernières années avant d’être écartés pour des raisons diverses : conditions de sécurité insuffisantes, difficulté d’accès en transports en commun, prix du mètre carré démesurément élevé, coût excessif de mise aux normes des bâtiments... Le souhait exprimé par certaines collectivités d’ouvrir ces réserves au public ont souvent rendu les projets plus complexes et surtout peu conformes aux attentes du musée qui, au même moment, travaillait à des réserves visitables à Lens. Quant à l’ancien bâtiment du musée des Arts et Traditions Populaires, propriété de la Ville de Paris, ce dernier doit être désamianté et rénové. Il ne dispose pas non plus de la hauteur sous plafond suffisante pour abriter les grands formats qui sont les œuvres des réserves les plus en danger en cas d’inondation. Enfin, créer un troisième site, en plus du Palais et du Louvre-Lens aurait occasionné une difficulté supplémentaire de gestion pour le Louvre. Ce point avait déjà été mis en évidence par Henri Loyrette et nos prédécesseurs.

C’est dans ce contexte que le site de Lens-Liévin s’est imposé dès 2012 au Ministère de la Culture, au Président-directeur et aux directeurs de département de l’époque comme une réelle opportunité. D’abord parce que le Louvre se trouve déjà à Lens et que les équipes du musée ont l’habitude de s’y rendre et devraient à l’avenir y travailler sans cesse davantage, en fonction des projets en cours. La dynamique créée à Lens est une promesse de réussite et d’engagement. L’accès direct par le T.G.V et l’existence de navettes gratuites pour rejoindre le site depuis la gare constituent de vrais atouts. Ce choix renforce l’implantation du Louvre dans le bassin minier et permet de faciliter les mouvements d’œuvres vers l’un de leurs principaux lieux de présentation. Sa localisation à une distance du Louvre inférieure à 200 km évite des frais supplémentaires d’assurance. Une distance réelle, non négligeable, qui se justifie pour disposer de plus d’espace et de confort grâce à l’économie sur le coût du terrain à bâtir.

La création ex-nihilo à Liévin d’un pôle de conservation permettra en effet de concevoir des équipements neufs pensés par et pour ceux qui sont appelés à y travailler et qui font défaut au Palais : espaces dédiés aux emballages et aux déballages, aux transits et à l’examen des œuvres ; espaces de traitement adaptés aux grands formats ; espaces de consultation spécifique pour certaines collections ; atelier photographique intégré ; locaux de mise en quarantaine. Ce sera l’occasion de procéder à un travail de fond sur les modalités de classement des réserves selon une nouvelle arborescence à définir collectivement. Ce travail de rangement lié à ces opérations améliorera en interne notre vision des collections et facilitera les opérations de récolement décennal. Ces outils, conçus ensemble, nous permettront en outre de mieux assumer certaines de nos missions comme la numérisation des œuvres, de faciliter leur mise à disposition et l’accueil des chercheurs dans le cadre de séminaires ou de journées d’étude au contact des œuvres.

Depuis un an, des groupes de travail, composés des professionnels du Louvre concernés, abordent tous les aspects du projet : listes des œuvres externalisées ; fonctionnalités du pôle ; conditions de transport, d’accueil des personnels et des chercheurs (logement, repas…) ; nouvelle affectation des espaces non inondables libérés au Louvre. La réussite de ce projet passera par une logistique adaptée à cet éloignement : logements prévus à Liévin pour les personnels et les chercheurs, navettes régulières, vidéoconférence… Le travail de concertation doit se poursuivre pour adapter les fonctionnalités du futur pôle aux besoins spécifiques de chaque département en lien étroit avec leurs conservateurs. Les conclusions des groupes de travail seront évaluées par les Directeurs de département qui participeront au comité de pilotage du projet à partir de la désignation de l’architecte. Enfin, grâce au soutien des collectivités locales qui mettent le terrain à disposition et assument 49% de l’investissement, le coût du projet à la charge du Louvre s’en trouve considérablement réduit, tout en lui en garantissant l’entière maîtrise. Le musée mobilisera le prochain versement au titre de la licence de marque du Louvre Abou Dabi pour en compléter le financement. Les coûts de fonctionnement seront couverts de façon intégrale par une part des intérêts annuels versés au Louvre par le fonds de dotation. Ainsi le futur pôle ne coûtera-t-il rien à l’Etat et son fonctionnement sera pérennisé.

Vingt-cinq ans après l’achèvement du Grand Louvre, l’externalisation des réserves est aussi l’occasion de repenser l’accrochage des salles et, d’une façon générale, la vie du musée : quelles œuvres veut-on montrer au public ? Quelles œuvres doivent demeurer en réserve ? Quelles œuvres peut-on mettre en dépôt ? Il est en effet crucial de penser, de manière concertée, le rapport entre les œuvres qui restent au Louvre et celles qui peuvent quitter son enceinte. Il a ainsi été décidé que la quasi-totalité des œuvres du département des Arts graphiques, conservées autour de la salle de consultation, demeurera au Louvre. Plusieurs galeries d’étude ou centres de consultation des collections dans le Palis, destinées aux chercheurs font l’objet de réflexions ; dans le même temps, le Récolement permet d’explorer la possibilité de proposer de nouveaux dépôts dans les musées en région.

Enfin, des réserves destinées à accueillir les œuvres partant ou revenant de prêt, d’étude ou de restauration, permettant également de remplacer autant que possible les œuvres absentes des salles, sont prévues au Louvre dans les espaces non inondables. Les restaurations, examens et analyses effectués dans les laboratoires et ateliers du C.2.R.M.F continueront de l’être. A partir des pistes proposées par les groupes de travail, certains départements ont entamé un examen approfondi de leurs actuels espaces muséographiques et leurs annexes non inondables pour identifier les espaces dédiés à ces galeries d’études, à des réserves de proximité, à une médiation renforcée et au rangement de matériel, dans la perspective d’un projet de rénovation des salles du musée à l’horizon 2018-2028.

Projet structurant, le pôle de conservation de Liévin sera à la fois un formidable outil de travail et le gage d’une plus grande facilité d’étude des collections. Il conduira le musée à se doter de régies à la hauteur de ses ambitions. Quant aux conservateurs, nous réaffirmons ici leur responsabilité sur les collections qu’ils ont pour mission de conserver et d’étudier, dans le respect du projet d’établissement. Chacun peut comprendre que ce projet suscite inquiétudes ou réticences car il oblige à revoir notre organisation. Mais au-delà des contraintes, que nous ne nions pas, il apportera de réelles améliorations. En acceptant d’accomplir cet effort, notre génération espère se montrer, comme les précédentes, à la hauteur des responsabilités qui lui incombent : assurer l’intégrité et l’accessibilité des œuvres que lui a confiées la Nation.

Jean-Luc Martinez
Conservateur Général du Patrimoine
Président-directeur du Louvre

Françoise Gaultier
Conservatrice Générale du Patrimoine
Directrice du département des Antiquités grecques, étrusques et romaines

Vincent Rondot
Conservateur Général du Patrimoine
Directeur du département des Antiquités égyptiennes

Marielle Pic
Conservatrice en chef du Patrimoine
Directrice du département des Antiquités orientales

Sébastien Allard
Conservateur Général du Patrimoine
Directeur du département des Peintures

Sophie Jugie
Conservatrice Générale du Patrimoine
Directrice du département des Sculptures

Jannic Durand
Conservateur Général du Patrimoine
Directeur du département des Objets d’art

Xavier Salmon
Conservateur Général du Patrimoine
Directeur du département des Arts graphiques

Yannick Lintz
Conservatrice Générale du Patrimoine
Directrice du département des Arts de l’Islam

Dominique de Font-Reaulx
Conservatrice Générale du Patrimoine
Directrice du musée national Eugène Delacroix

Vincent Pomarède
Conservateur général du Patrimoine
Directeur de la médiation et de la programmation culturelle

Sophie Lemonnier
Directrice du patrimoine architectural et des jardins

Anne-Solene Rolland
Conservatrice du Patrimoine
Directrice de la recherche et des collections


Le Président-Directeur et les Directeurs du musée du Louvre, jeudi 18 juin 2015





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Débats : Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des objets d’art (2)

Article suivant dans Débats : Réserves du Louvre : interview de Jean-Marc Luce, professeur à Toulouse