
1. Jacopo Tintoretto (1518-1594)
Moïse sauvé des eaux (détail), vers 1552-1555
Huile sur toile - 56 x 119
Madrid, Museo Nacional del Prado
Photo : Service de presse du Prado
Un an à peine après l’étape madrilène de l’exposition sur le concours pour le Paradis du Palais des Doges de Venise (voir la recension) [1], le musée du Prado organise la première rétrospective de grande envergure consacrée à Tintoret depuis 70 ans [2]. Considéré au XIXe siècle comme un génie absolu à l’égal de Titien et Véronèse, l’artiste a par la suite perdu un peu de son aura. A tort, bien entendu, et la réussite du Prado le démontre amplement. La modernité privilégiait des artistes en rupture. En affirmant que son art constituait une synthèse entre la dessin de Michel-Ange et la couleur de Titien, les critiques Paolo Pino (1548) et Carlo Ridolfi (1642) ont minoré son originalité car Tintoret, s’il a étudié et assimilé ces deux maîtres, a été formé dans une autre culture maniériste, celle raffinée de Parmesan, de Pordenone, de Francesco Salviati, transmise par Andrea Schiavone et par Giuseppe Saviati Porta. Toute sa vie, il a créé des personnages filiformes zébrés de coup de pinceaux rapides (ill.1) qui ont tant marqué Greco, des perspectives en abîme proto-baroque, une emphase dramatique, débordant d’énergie et de corps en mouvement préfigurant Rubens (ill. 2).

2. Jacopo Tintoretto (1518-1594)
Le Paradis, esquisse, détail, vers 1587-1588
Huile sur toile - 169,5 x 494
Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza
Photo : Service de presse du Prado

3. Jacopo Tintoretto (1518-1594)
Portrait d’un homme, vers 1555
Huile sur toile - 107 x 73 cm
Madrid, Museo Cerralbo
Photo : Service de presse du Prado
Le parcours chronologique se déploie dans toute la longueur de la grande galerie centrale du musée [3], débutant avec l’Autoportrait de jeunesse de Philadelphie et se terminant avec celui, âgé, du Louvre. 70 tableaux et 13 dessins rythment sa carrière en plusieurs séquences fortes : grands formats de jeunesse (Jésus au Temple, Milan, Fabrica del Duomo), trois représentations de la Cène exécutées pour San Marcuola et San Trovaso, plusieurs chefs-d’œuvre de maturité (Vénus surprise par Vulcain de l’Alte Pinacotek à Munich, Suzanne et les vieillards du Kunsthistorisches Museum de Vienne, la Vierge à l’enfant entre Saint Marc et Saint Luc de la Gemäldegalerie de Berlin, Saint Georges et le Dragon et l’Origine de la Voie lactée de la National Gallery de Londres). Seules cinq œuvres viennent de Venise et aucune de San Rocco. Pour les organisateurs, la gageure consistait à rendre compte du meilleur d’un artiste qui donne sa pleine mesure sur d’immenses surfaces et dans les cycles narratifs à la Scuola de San Rocco à Venise. Grâce à plusieurs très grands formats (Saint Augustin guérissant les malades, Vicence, Museo civico) et à des esquisses (Le doge Alvise Mocenigo présenté au Rédempteur, New York, Metropolitan Museum, Le Paradis, Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza), ce défi est relevée. Le Prado met en valeur la dizaine de toiles de l’artiste qu’il possède, toutes de premier plan (le Lavement des Pieds, la série sur l’Ancien testament, le Gentilhomme à la chaîne d’or, l’Enlèvement d’Hélène…), mais aussi celles moins connues d’autres musées espagnols, de Barcelone, de l’Escorial... Son activité de portraitiste est évoquée de façon inégale (ill. 3). Parmi les coups de cœur, citons l’un des rares petits formats peints pour un amateur, la Résurrection de Lazare (ill. 4, New York, collection particulière, récemment vendue par le Kimbell Museum de Fort Worth). La fin de l’exposition est dévolue au problème de l’intervention de la « bottega », notamment celle de son fils Domenico, lorsqu’après la mort de Titien, il doit contenter de nombreux commanditaires. Question centrale qu’Annibale Carracci a cruellement posée par la sentence : « J’ai parfois vu Tintoret être l’égal de Titien, et d’autre fois être inférieur à Tintoret ». Là encore, si elles n’ont pas le feu et l’énergie du maître, les toiles choisies dans les collections nationales et à Lyon (Danaé) sont tout de même de très haute qualité (ill.5).

4. Jacopo Tintoretto (1518-1594)
La Résurrection de Lazare, 1573
Huile sur toile - 69,2 x 79,1 cm
New York, collection privée
Photo : Service de presse du Prado

5. Jacopo Tintoretto et son atelier
L’Adoration des bergers, 1583
Huile sur toile - 432 x 186 cm
Monastère Royal de Saint-Laurent
de l’Escorial, Patrimonio Nacional
Photo : Service de presse du Prado
Parmi les nouveautés de l’exposition, citons des recherches d’archives surprenantes qui montrent que le nom de famille de l’artiste communément admis, Robusti, n’était qu’un allias, son vrai nom de naissance étant Comin, un tableau de prime jeunesse inédit, l’Adoration des Mages vers 1540-1542, assez insipide et très usé, déposé par le Prado et revenu depuis peu dans ses murs, et les nettoyages récents de plusieurs toiles qui leur ont rendu toute leur splendeur (et parfois leur paternité, alors que la lourdeur des repeints les laissaient croire en partie de l’atelier : comme pour la Cène de l’Academia de San Fernando de Madrid, tenue pour une copie et ici réhabilitée).
Le catalogue, rédigé par les spécialistes du peintre s’adresse tant aux lecteurs avertis, les informant des avancés récentes de la recherche, qu’au plus grand nombre. Il reproduit, comme c’est désormais devenu la règle dans les publications du Prado, des radiographies spectaculaires de tableaux de très grands formats que le traitement informatique de l’image permet de rendre compréhensibles à tous. Des essais sur les grands cycles de Tintoret restituent l’ensemble de sa carrière. A tout ceux que les mesquines expositions commerciales Véronèse et Titien, au Musée du Luxembourg à Paris, ont laissé sur leur faim, on ne peut que conseiller d’aller à Madrid, voir à quoi ressemble une vraie rétrospective alliant plaisir visuel et rigueur scientifique.
Sous la direction de Michel Falomir, Tintoretto, Madrid, Museo nacional del Prado, 472 p., 35 € broché, 48 € relié, deux versions en castillan et en anglais, ISBN 9-788484-80-1023
Disponible : serv.comercial@museodelprado.es
Informations pratiques : Madrid, Museo del Prado. Ouvert tous les jours, de 9 h à 20 h, sauf le lundi. Entrée de l’exposition : 9 €. Site du Prado.
