Tempêtes & Passions. Chefs-d’œuvre retrouvés du Grand Salon du Musée de Picardie


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1. Vue du Grand Salon du Musée de Picardie
après le réaccrochage
Photo : Didier Rykner

Le Musée de Picardie à Amiens, en attendant de futurs travaux qui devraient permettre son agrandissement et surtout la réouverture de son premier étage fermé depuis plusieurs années1, mène actuellement un remarquable travail sur ses tableaux de grand format du XIXe siècle, ce que certains appellent parfois avec un peu de condescendance des « grandes machines ».
Le devenir de beaucoup de ces œuvres monumentales, même lorsqu’elles datent des XVIIe et XVIIIe siècles, souvent trop grandes pour être exposées, roulées dans les réserves depuis parfois plusieurs décennies, dédaignées par certains historiens de l’art qui y voient le parangon de l’académisme, devrait constituer un vrai sujet de préoccupation, d’autant que le coût de leur restauration est à la mesure de leur taille. Beaucoup de musées donc, même parmi ceux qui souhaiteraient s’y intéresser, les délaissent2 faute de moyen ou de courage.

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2. Vue du Grand Salon du Musée de Picardie
après le réaccrochage
Photo : Didier Rykner

Le chantier entrepris par Amiens, dont Olivia Voisin nous avait parlé dans une émission de La Semaine de l’Art, mérite donc tous les éloges. Il est vrai que le Musée de Picardie a la chance de posséder un (très) Grand Salon conçu dès l’origine pour montrer ces formats. Les futurs travaux d’aménagement du premier étage devraient permettre d’y présenter les grandes toiles des XVIIe et XVIIIe siècles et de libérer entièrement l’espace pour le réserver à ceux du XIXe3. Beaucoup sont encore roulés, mais d’ores et déjà plusieurs ont été remis sur châssis, restaurés, ou sont en attente de restauration. Ce sont ces œuvres, dont certaines n’ont jamais été présentées depuis le XIXe siècle, qui viennent de retrouver les cimaises du Grand Salon dans le cadre d’une « exposition-dossier » de taille XXL (ill. 1 et 2).
Après le Lady Godiva de Jules Lefèvre (voir la brève du 16/6/13), on remarquera ainsi Un épisode du Roland Amoureux de Boiardo de Louis-Édouard Rioult (ill. 3 et 4), dont la restauration4 et l’encadrement ont été généreusement mécénés par la galerie Mendes à Paris. L’artiste est aujourd’hui parfaitement inconnu alors que l’œuvre, montrée au Salon de 1831 puis à Amiens en 1835 avant d’être offerte au musée par son auteur, est un parfait exemple de grande peinture romantique. Le tableau, qui ne figurait dans aucun catalogue du musée, a été redécouvert seulement en juillet dernier, pratiquement illisible tant il était sombre. Il n’avait jamais été restauré et se trouvait ainsi « dans son jus », sur sa toile d’origine. Le sujet est tiré d’un roman écrit dans la seconde moitié du XVe siècle par Matteo Maria Boiardo, dont la suite bien plus célèbre, Roland furieux, fut écrite par l’Arioste.


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3. Louis-Édouard Rioult (1790-1855)
Épisode du Roland amoureux de Boiardo, 1831
Avant restauration
Huile sur toile - 227 x 163,5 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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4. Louis-Édouard Rioult (1790-1855)
Épisode du Roland amoureux de Boiardo, 1831
Après restauration
Huile sur toile - 227 x 163,5 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

Autre tableau à être présenté pour la première fois au musée après sa restauration, La Fugitive (ill. 5) est due à Charles-Philippe Larivière, peintre dont Amiens possède un fonds important et auquel il devrait consacrer une rétrospective. Élève de Girodet, il se montre ici, assez tardivement car l’œuvre date de 1869, proche d’artistes tels que Jean-Victor Schnetz (dont on peut voir non loin l’immense Épisode du sacre de la ville d’Aquilée par Attila de 1845) ou François-Joseph Navez. Le sujet n’a pu être rapproché d’un roman précis mais il s’agit probablement d’une scène inspirée de la littérature romantique.
Le Lord Strafford de Jacques Lécurieux (ill. 6), lui aussi restauré cette année alors qu’il était devenu extrêmement sombre, est en revanche un tableau romantique contemporain de ce mouvement, puisqu’il fut exposé en 1835. On pense immédiatement, en le voyant, à la toile de même sujet de Paul Delaroche, mais ce dernier a peint son tableau en 1837, soit deux ans après Lécurieux ! Voilà encore un tableau intéressant (bien inférieur cependant à celui de Delaroche) qui ne figurait dans aucun catalogue du musée et qui n’a été retrouvé qu’en juillet dernier.


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5. Charles-Philippe Larivière (1798-1876)
La Fugitive, 1869
Huile sur toile - 100 x 81 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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6. Jacques Lécurieux (1801-1867)
Lord Strafford, 18335
Huile sur toile - 257 x 181,5 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

Signalons tout de même que, parmi les grands formats aujourd’hui exposés, certains avaient fait l’objet de restaurations fondamentales du temps de Matthieu Pinette (qui avait par ailleurs mené un très gros travail sur les collections de peintures des XVIIe et XVIIIe siècle). On citera ainsi deux chefs-d’œuvre : l’un, Tantale, par Jean-Baptiste Mauzaisse (ill. 7), l’autre, qui fut extrêmement célèbre en son temps et beaucoup copié, Le Dernier soupir du Christ par Julien Michel Gué (ill. 8). Si les critiques du temps parlèrent de l’influence de John Martin, probable, le peintre s’est sans doute tout autant inspiré de l’estampe de Rembrandt Les Trois Croix. On trouve dans la chapelle royale de Dreux un très beau vitrail de Sèvres d’après ce tableau.


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7. Jean-Baptiste Mauzaisse (1784-1844)
Tantale, 1819
Huile sur toile - 131 x 159,7 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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8. Julien-Michel Gué (1789-1843)
Le Dernier soupir du Christ, 1840
Huile sur toile - 185 x 260,5 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

Plusieurs toiles ont été accrochées alors qu’elles nécessitent encore des restaurations parfois importantes. Ce parti pris est volontaire, à la fois d’un point de vue pédagogique, pour montrer au public la réalité de la situation, mais aussi et surtout pour rechercher des mécènes qui pourront aider le musée dans cette belle entreprise. Nous publions ci-dessous trois tableaux (il y en aura des dizaines qui attendent, nous avons déjà publié la photo de certains d’entre eux) présentés dans le Grand Salon et pour lesquels un financement est activement recherché :


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9. Henry-Pierre Picou (1824-1895)
Cléopâtre dédaigné par Octave César, 1853
Huile sur toile - 252 x 209 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

- Henry-Pierre Picou, Cléopâtre dédaignée par Octave César (ill. 9) : cette œuvre néo-grecque d’un artiste récemment remis à l’honneur par une exposition à Nantes et Montauban (où elle se poursuit) n’avait pas été montrée au musée depuis plus d’un siècle. Elle a retrouvé son cadre d’origine.


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10. Louis-César Ducornet (1806-1856)
Édith retrouve le corps du roi Harold sur
le champ de bataille d’Hastings en 1066
, 1855
Huile sur toile - 183,5 x 226 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

- Louis-César Ducornet, Édith au col de cygne retrouve le corps du roi Harold sur le champ de bataille d’Hastings en 1066 (ill. 10). Ducornet, né sans bras, « peignait avec ses pieds mieux que beaucoup d’autres avec leur main » comme le remarquaient beaucoup de critiques de l’époque dans une plaisanterie un peu facile. Ce tableau, montré à l’Exposition Universelle de 1855, démontre en tout cas l’extraordinaire talent de ce peintre peu commun.


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11. François-Joseph Heim (1787-1865)
Ptolémée Philipator profanant le temple de Jérusalem, 1816
Huile sur toile - 265 x 344 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

- François-Joseph Heim, Ptolémée Philipator profanant le temple de Jérusalem (ill. 11). Ce tableau, en particulièrement mauvais état, a besoin d’une restauration fondamentale.

Un mécénat est également recherché pour le cadre des Femmes Franques d’Eugène Lepoittevin.

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12. Pierre-Nolasque Bergeret (1782-1863)
Le Naufrage de Charles-Quint, 1824
Huile sur toile - 108 x 126 cm
Paris, collection particulière
Photo : Musée de Picardie

L’accrochage du Grand Salon bénéficie enfin de deux prêts du Musée Girodet de Montargis actuellement fermé pour travaux et d’un troisième d’une collection privée. Il s’agit d’une part de la réplique, par Girodet lui même aidé de son élève Amable-Louis Pagnest, de l’Atala au tombeau. Cette toile était déposée par le Louvre à Amiens depuis 1864 mais fut envoyée à Montargis en 1967 ; elle retrouve donc provisoirement les cimaises du Musée de Picardie. L’autre tableau est le Borée enlevant Orythie de Joseph-Ferdinand Lancrenon, lui aussi élève de Girodet.
Celui prêté par une collection privée (jusqu’au 15 octobre 2014) est une très belle marine (un sujet rare pour l’artiste) de Pierre-Nolasque Bergeret (ill. 12), inédite, exposée au Salon de 1824. Représentant le Naufrage de Charles-Quint elle s’inscrit admirablement dans cet accrochage que le musée a souhaité appeler Tempêtes & Passions !


Didier Rykner, vendredi 7 mars 2014


Notes

1Le projet semble évoluer dans le bon sens pour la question de la façade dont la modification prévue est le seul point contestable de ce projet (voir l’article).

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13. Anonyme caravagesque
Saint Sébastien soigné par Irène, vers 1624 ?
Huile sur toile - 221 x 151,5 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

2Nous aborderons ce sujet dans notre émission La Semaine de l’Art diffusée ce soir vendredi

3Nous ne parlerons pas dans cet article des tableaux des XVIIe et XVIIIe actuellement accrochés dans le Grand Salon car ils sont déjà restaurés et connus. Signalons tout de même un superbe caravagesque encore anonyme, Saint Sébastien soigné par Irène (ill. 13), que certains rattachent à l’école lorraine.

4Par Brigitte Arbus et Jean-Pascal Viala.





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