Sur la ceinture de Paris, un patrimoine Art Déco à préserver


À la fin des années 1920, Paris entreprend, notamment sur l’emplacement des fortifications récemment détruites qui ceinturaient la ville, de construire des habitations à faible loyer, les HBM, « habitations bons marché », ancêtres de nos HLM. Mais à cette époque, qui voit la floraison de l’Art Déco, on ne construit pas forcément laid. Certains grands architectes comme Henri Sauvage ou Louis-Hippolyte Boileau ou d’autres moins connus mais souvent très compétents sont appelés à construire « une architecture de qualité pour tous ».


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1. Louis-Hippolyte Boileau (1878-1948)
Immeuble HBM du 6 avenue Paul Appell à Paris
Photo : Didier Rykner
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2. Marc Solotareff (1885-1960)
Immeuble HBM du 95 boulevard Jourdan à Paris
Photo : Didier Rykner

Alerté par des locataires, inquiets des travaux de réhabilitation qu’y mène la Régie Immobilière de la Ville de Paris (RIVP) depuis peu gestionnaire des lieux, nous avons visité récemment deux de ces groupes d’immeubles, l’un dû à Louis-Hippolyte Boileau, 6 avenue Paul Appell (ill. 1), le second à Marc Solotareff, architecte d’origine russe, spécialisé dans les logements sociaux, 95 boulevard Jourdan (ill. 2). Nous avons pu constater d’une part l’intérêt de ces constructions et d’autre part certaines modifications malheureuses, parfois très récentes, survenues depuis leur édification.


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3. Marc Solotareff (1885-1960)
Immeuble HBM du 95 boulevard Jourdan à Paris
Rampe en fer forgé d’une cage d’escalier
(une autre cage a perdu sa boule, qui a été volée)
Photo : Didier Rykner
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4. Marc Solotareff (1885-1960)
Immeuble HBM du 95 boulevard Jourdan à Paris
Vitraux dans la cage d’escalier
Photo : Didier Rykner

Nous avons contacté la RIVP qui nous a répondu très rapidement et de manière, il faut le dire, très franche, sans chercher à nier le constat que nous avons pu faire. Christophe Gerbenne, son directeur territorial, nous a ainsi confirmé qu’il sont en train de mener une campagne de réhabilitation sur tous ces immeubles qui s’étendra sur une dizaine d’années.


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5. Marc Solotareff (1885-1960)
Immeuble HBM du 95 boulevard Jourdan à Paris
Vitraux dans la cage d’escalier dont deux ont
été remplacés par de simples verres
Photo : Didier Rykner
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6. Louis-Hippolyte Boileau (1878-1948)
Immeuble HBM du 6 avenue Paul Appell à Paris
Vitrail dans la cage d’escalier
Photo : Didier Rykner

Il nous a dit par ailleurs avoir été alerté par les habitants avec qui une rencontre est prévue jeudi prochain 6 mars.
Voici quelques constats que nous avons pu faire sur place. D’une part, les escaliers (ill. 3) ont, pour la plupart, des vitraux de belle qualité1 (ill. 4 à 8). Bien qu’un attentat perpétré par l’OAS pendant la guerre d’Algérie ait soufflé une partie de ceux de l’immeuble de Boileau, il en conserve encore beaucoup. Certains sont légèrement fendillés et il ne faudrait pas que cela aboutisse, comme cela a été le cas dans le passé, à leur remplacement par des verres banals. Il faut veiller au maximum à leur conservation, et les restaurer en cas de problème.


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7. Marc Solotareff (1885-1960)
Immeuble HBM du 95 boulevard Jourdan à Paris
Vue extérieure de la cage d’escalier
Photo : Didier Rykner
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8. Louis-Hippolyte Boileau (1878-1948)
Immeuble HBM du 6 avenue Paul Appell à Paris
Vue extérieure de la cage d’escalier
Photo : Didier Rykner

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9. Louis-Hippolyte Boileau (1878-1948)
Immeuble HBM du 6 avenue Paul Appell à Paris
Cage d’escalier avec nouvelle gaine EDF
La porte est d’origine
Photo : Didier Rykner

Autre souci : les travaux ont été menés assez brutalement, notamment dans les cages d’escalier où les câbles, plutôt que de passer par les gaines prévues pour cet usage, ont été placés sans aucune subtilité (ill. 9). Christophe Gerbenne ne dément pas. Il explique cependant que « ces nouvelles installations ont été posées sans pouvoir reprendre les colonnes existantes pour des raisons de dimensionnement et pour des contraintes liées à la réalisation de travaux en milieu occupé. » Il reconnaît néanmoins que le résultat n’est pas très heureux, pas davantage qu’il ne l’est sur les façades où ont été installés des digicodes (ill. 10), ou sur la belle porte d’entrée du boulevard Jourdan où la poignée intérieure simple a été remplacée par une très laide poignée en inox (ill. 12). Il nous a affirmé qu’« un architecte a été également missionné pour nous aider dans nos réflexions », et s’engage d’ores et déjà « à reprendre au mieux les finitions (carrelage sur les paliers, pierre des marches d’escalier, entourage des nouveaux digicode, nouvelles poignée sur les portes extérieures) pour se rapprocher au mieux du visuel d’origine ». Pour les nouvelles colonnes EDF en plastique (ill. 11), il nous a dit que « là où il y a de grands paliers, comme sur le boulevard Jourdan, on pourra fermer en posant des plaques propres. Ce sera plus compliqué lorsque les paliers sont étroits. »


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10. Interphone posé sur l’une des entrées
de l’immeuble de Marc Solotareff
Photo : Didier Rykner
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11. Gaine EDF posée dans l’escalier
de l’immeuble de Marc Solotareff
Photo : Didier Rykner

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12. Marc Solotareff (1885-1960)
Porte du 95 boulevard Jourdan en fer forgé
La poignée intérieure a été supprimée et remplacée
par une fort disgracieuse poignée en inox
Photo : Didier Rykner

Le processus de dénaturation de ces immeubles n’a pas commencé récemment. Pratiquement toutes les fenêtres d’origine ont été remplacées, en polyvinyle blanc qui ne respecte pas le dessin des architectes. Cette absence de couleur est d’autant plus dommage pour l’immeuble de Solotareff dont, à l’origine, les huisseries étaient noires. Sur l’immeuble de Boileau, un seul appartement a conservé, à la demande de son locataire, ses fenêtres d’origine. Intérieurement, certaines portes ont été changées alors que leurs concepteurs, comme tous les architectes des années 30, prêtaient attention au moindre détail.
Malgré cela, les deux immeubles ont encore belle allure, sur rue comme sur le jardin (ill. 13 et 14). Les intérieurs sont assez défraîchis, ce qui justifie largement la rénovation. Mais celle-ci doit respecter l’architecture d’origine.

On peut espérer que l’action des locataires, soucieux de la qualité architecturale de leur immeuble, combinée à la parution de cet article, permettra de faire comprendre à la RIVP l’intérêt de cette architecture ; notre entretien avec Christophe Gerbenne semble montrer que c’est déjà le cas. Il est dommage que toutes ces contraintes n’aient pas été prises en compte avant le début des travaux. Dommage aussi que ces édifices, qui figurent dans beaucoup d’ouvrages sur l’architecture Art Déco, ne soient pas inscrits monuments historiques. On ne peut que conseiller à l’association des locataires, voire à la RIVP elle-même, qui prouverait ainsi ses bonnes intentions, de demander leur protection.


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13. Marc Solotareff (1885-1960)
Immeuble HBM du 95 boulevard Jourdan à Paris
Façade sur jardin
Photo : Didier Rykner
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14. Louis-Hippolyte Boileau (1878-1948)
Immeuble HBM du 6 avenue Paul Appell à Paris
Façade sur jardin
Photo : Didier Rykner

Mais cette prise de conscience doit être plus large et s’étendre aux autres immeubles gérés par cette société, parmi lesquels on trouve sans aucun doute d’autres architectures Art Déco de qualité. Il faudrait qu’il en aille de même pour Paris-Habitat, l’autre compagnie qui se partage, avec la RIVP, la gestion des immeubles ceinturant Paris (nous n’avons pas réussi à les joindre). La préservation de ce patrimoine devrait également mobiliser la DRAC Île-de-France qui pourrait, au delà d’un simple inventaire, imposer l’inscription. Ces immeubles le méritent.


Didier Rykner, lundi 3 mars 2014


Notes

1Nous ne connaissons pas leur (ou leurs) auteur(s).





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