Stubbs et le Cheval. Le titre de la très belle exposition de la National Gallery de Londres pourrait sembler pléonasmique, tant George Stubbs est identifié comme le peintre presque exclusif de cet animal. Pourtant, un autoportrait de l’artiste que l’on peut y voir, et certaines des figures qui parsèment ça et là ses tableaux, presque de manière anecdotique, montrent qu’il aurait pu également se faire connaître comme portraitiste. Il ambitionnait plus encore : comme Ingres voulait être reconnu pour sa peinture d’histoire et non pour ses portraits dessinés, Stubbs se rêvait peintre d’histoire davantage que de chevaux. Seul un petit Phaëton (ill. 1) témoigne ici de ce rêve avorté.

1. George Stubbs (1724-1806)
Phaëton, 1775
Email sur cuivre - 38,5 x 46 cm
Collection particulière, courtesy of Hall & Knight
Photo : D. Rykner

2. George Stubbs (1724-1806)
Whistlejacket, vers 1762
Huile sur toile -292 x 246,4 cm
Londres, National Gallery
© The National Gallery
La précédente exposition Stubbs avait eu lieu, en 1985, à la Tate Gallery. Celle-ci a les honneurs de la National Gallery, lui conférant ainsi un statut dépassant celui d’artiste britannique pour le faire entrer dans le panthéon des grands peintres européens. Il y tient toute sa place car les œuvres montrées sont d’une qualité exceptionnelle, ce que souligne l’intelligence de l’accrochage, un art bien anglais également.
Dès l’entrée, on est accueilli par un tableau qui, en quelques années (il ne fut acquis qu’en 1997), est devenu l’un des plus populaires du musée londonien : la figure cabrée de Whistlejacket (ill. 2), cheval appartenant au marquis de Rockingham, l’un des principaux mécènes de George Stubbs. Cette toile étonnante, où l’animal grandeur nature se tient sur un fond quasiment monochrome, est un morceau de peinture pure. On ne se lasse pas de cette toile, non par son réalisme supposé - on raconte que Whistlejacket, apercevant la toile posée contre le mur de l’écurie, l’aurait confondu avec un de ses congénères vivant - mais par l’exceptionnelle virtuosité du peintre. Il y a peu d’équivalent à cette composition, qu’on pourrait croire inachevée. Pourtant, l’invention ne semble pas revenir à Stubbs, mais à son commanditaire. Il devait s’agir à l’origine d’un portrait équestre de George III, le paysage et la figure devant être exécutés par des peintres spécialisés dans ces genres. Lorsque le marquis de Rockingham vit le cheval terminé, il décida de conserver la toile ainsi, transformant l’inachevé en œuvre définitive.

3. George Stubbs (1724-1806)
Juments et poulains, 1762
Huile sur toile - 99 x 190,5 cm
The Trustees of the Rt. Hon. Olive,
Countess Fitzwilliam’s Chattels Settlement,
by permission
of Lady Juliet Tadgell
Photo : D. Rykner

4. George Stubbs (1724-1806)
La Duchesse de Richmond et
Lady Louisa Lennox regardant les chevaux
de course
du Duc de Richmond
à l’exercice, 1759-1760
Huile sur toile - 139,5 x 204,5 cm
The Trustees of the Goodwood Collection,
Goodwood House, Chichester
Photo : D. Rykner
D’autres tableaux, à échelle plus réduite, reprennent ce principe des chevaux seuls sur un fond uni (ill. 3). Ils furent tous, semble-t-il, commandés par Rockingham. On peut donc lui attribuer, en toute logique, une part de cette création.
Si l’apogée de l’art de Stubbs est ainsi, dès l’entrée de l’exposition, offerte à l’admiration du visiteur, celui-ci ne sera pas déçu par le reste des toiles présentées. Dans chacune d’elle, ou presque, la connaissance intime qu’avait l’artiste de l’animal est évidente. Il l’avait, pour cela, étudié de près, n’hésitant pas à dépecer et à autopsier, pour les dessiner, de nombreux cadavres de chevaux. Plusieurs de ces dessins d’anatomie sont exposés, montrant chez l’artiste une volonté quasi-scientifique de comprendre intimement son sujet. Pour cette raison, les chevaux de Stubbs furent parmi les premiers de la peinture anglaise à être anatomiquement corrects. Ce qui ne suffit pas à expliquer son art, car les mérites d’une peinture ne se mesurent pas à la justesse de l’anatomie. Elle était néanmoins indispensable pour lui permettre d’exprimer toute ses qualités de peintre. Pour Stubbs, l’expression artistique passait par le réalisme, sans que celui-ci soit une fin en soi. Il semble ainsi qu’il ne représenta que rarement des chevaux au galop (ill. 4) car il était conscient que le « galop volant », cette manière de peindre l’animal en pleine course les pattes avant et arrière tendues presque à l’horizontale, ne correspondait pas à la réalité, sans pouvoir proposer de solutions plus satisfaisantes [1].
Autre caractéristique de Stubbs mise en valeur par l’exposition et son catalogue : c’était un expérimentateur qui utilisa des techniques rares, dont la plus étonnante est la peinture émaillée sur cuivre, mais aussi sur céramique Wedgwood, qui donne un aspect en tout point semblable à l’huile sur toile, mais dont la longévité et la stabilité sont plus grandes. L’Autoportrait dont nous parlions au début de cet article est peint ainsi. Il employa aussi, toujours dans une volonté de péréniser ses œuvres, un mélange de cire et d’huile, technique que l’on retrouva plus tard, au XIXe siècle, chez de nombreux peintres de compositions murales.

5. George Stubbs (1724-1806)
Cheval effrayé par un lion, 1762-1768
Huile sur toile - 70,5 x 104,1 cm
New Haven, Yale Center for British Art
Photo : D. Rykner

6. George Stubbs (1724-1806)
Cheval effrayé par un lion, 1770
Huile sur toile - 101,6 x 127,6 cm
Liverpool, National Museums (The Walker)
Photo : D. Rykner
Si les chevaux de course accompagnés ou non de portraits de leurs propriétaires, de leurs jockeys ou de leurs lads représentent une partie essentielle de l’art de Stubbs, il est aussi très connu pour un sujet qu’il peignit de manière récurrente : celui du cheval effrayé (ill. 5) , puis attaqué (ill. 7), par un lion. Il est difficile de savoir pourquoi il traita cet affrontement avec une telle constance. L’opposition entre le Bien, représenté par le cheval, dont la robe passa, dans les compositions plus tardives, du brun au blanc (ill. 6), signe de pureté - et le Mal, figuré par le lion, fascina littéralement l’artiste [2].
Il aurait assisté à une telle scène lors d’un voyage au Maroc. Mais cette connaissance directe - et hypothétique - de la violence passa cependant au filtre de sa culture artistique, car la manière dont il représente l’agression du cheval par le fauve (ill. 7) est directement tirée d’une sculpture antique qu’il vit à Rome (Palais des Conservateurs) et sans doute de l’interprétation qu’en avaient faite au XVIe siècle les Susini, d’après Giambologna, dont de nombreuses représentations en bronze sont aujourd’hui connues. La similitude entre l’œuvre des Susini et celle de Stubbs est trop grande pour être seulement fortuite. Il s’agit d’une véritable transcription, en deux dimensions, de la sculpture.

7. George Stubbs (1724-1806)
Lion dévorant un cheval, 1769
Email sur cuivre - 24,1 x 28,3 cm
Londres, Tate Gallery
Photo : D. Rykner

8. George Stubbs (1724-1806)
Lion attaquant un cheval, 1763-1764 (détail)
Huile sur toile - 69,2 x 103,5 cm
Londres, Tate Gallery
Photo : D. Rykner
Il faut, à propos du lion attaquant un cheval, tenter une définition de l’art de Stubbs. Par l’époque, celui-ci appartient au néoclassicisme. Et comme le catalogue le montre, une partie de son art est en effet entièrement classique, qu’il s’agisse du traitement en frise, ou de l’influence de la statuaire antique. Parallèlement pourtant, et comme de nombreux anglais contemporains, tels que Füssli ou Blake, Stubbs fut également un pré-romantique. L’atmosphère fantastique qui se dégage de certains tableaux de lions attaquant un cheval, la tête aux « traits exacerbés » par la douleur de l’animal dévoré vivant (ill. 8) n’ont plus rien de classique... à moins que l’on ne compare cette dernière à l’expression des passions selon Poussin.
On n’ira pas plus loin, et l’on se contentera une nouvelle fois de constater la difficulté de classer certains artistes dans telle ou telle catégorie. Les nobles anglais qui commandaient à Stubbs ces tableaux étaient les mêmes qui, lors de leur grand tour, se faisaient portraiturer par Pompeo Batoni, artiste non moins difficile à qualifier. Cette seconde moitié du XVIIIe siècle ne peut décidément pas se résumer à la trop facile succession des styles rococo et néoclassique, pas plus que l’on ne peut se contenter de l’histoire de l’art un peu chauvine qui fait de la France le centre de l’Europe et de toutes les créations picturales de l’époque. Stubbs, à la National Gallery, en témoigne admirablement.
Stubbs & the Horse. Catalogue par Malcolm Warner et Robin Blake, Lance Mayer et Gay Myers, Yale University Press, New Haven and London, 2004. ISBN : 0-912804-42-4
