
1. Titien (1489/1490 - 1576)
Portrait d’homme
Huile sur toile - 87 x 73 cm
Ajaccio, Musée Fesch
© Ajaccio, Musée Fesch
Les expositions bilan, qui consistent à inventorier et à exposer les œuvres d’une même période et d’une même zone géographique conservées dans les musées français, sont une tradition bien établie. Signe des temps, Splendeur de Venise ne viendra pas à Paris (c’était déjà le cas pour celle consacrée à la peinture italienne du XVIIIe siècle). C’est au dynamisme des musées de région, en l’occurrence ceux de Bordeaux et de Caen, qu’on doit cette belle initiative. Il est fort dommage qu’une étape parisienne ne soit pas prévue, ce qui aurait évité d’en priver une grande partie des amateurs parisiens, ainsi que beaucoup de provinciaux pour qui venir dans la capitale est plus simple que de se rendre à Bordeaux ou à Caen.
La peinture vénitienne du XVIe siècle a toujours été appréciée dans notre pays, comme le rappellent Michel Laclotte et Michel Hochmann dans les introductions. Depuis les envois du Museum Central lors de la création des musées de province au début du XIXe siècle (ce qui a, dans certains cas, permis de garder sur le territoire des saisies napoléoniennes non rendues en 1815), jusqu’aux acquisitions récentes (rares), en passant par les grandes donations des collectionneurs du XIXe, les musées français peuvent en montrer un ensemble très significatif.
Le parcours commence au début du XVIe siècle, non pas avec Giorgione puisqu’aucun musée français n’en possède [1], mais avec le giorgionisme, style qui couvre aussi bien les productions du maître lui-même que celles du vieux Giovanni Bellini et du jeune Titien. Il est ici essentiellement représenté par la célèbre Ivresse de Noë de Bellini (Besançon) ou le Portrait du jeune joueur de luth de Cariani (Strasbourg).

2. Paolo Caliari, dit Véronèse (1528 - 1588)
Saint Barnabé guérissant un malade
Huile sur toile - 260 x 193 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
© Musées de la Ville de Rouen
Les musées de province sont relativement pauvres en Titien ce qui fait déplorer encore davantage la sortie de France d’Alfonso d’Avalos, acquis par le musée Getty (voir brève du 2/12/03). Deux portraits de cet artiste sont montrés, mais aucun n’est aussi important. Ces deux toiles, l’une venant de Besançon, et l’autre d’Ajaccio (musée Fesch) partagent le statut d’œuvres méconnues. Leurs attributions ont varié au cours du temps, et ce n’est que récemment que l’accord des spécialistes semble s’être fait sur ce nom prestigieux. Le plus beau est celui du musée Fesch (ill. 1). Il s’agit d’un dépôt du Louvre, le musée corse, comme le fait remarquer Michel Laclotte, étant très pauvre en tableaux vénitiens du XVIe siècle. Son fonds est en effet constitué des œuvres non vendues par Joseph Bonaparte, c’est-à-dire de celles qui n’étaient pas à la mode lors de la dispersion de la collection de l’oncle de Napoléon.
Le Louvre a peu prêté, ce qui se justifie aisément : il s’agit ici de donner un aperçu des collections de province. On verra pourtant deux de ses chefs-d’œuvre : le Portement de Croix de Lorenzo Lotto, l’un des plus beaux tableaux acquis par le musée depuis vingt-cinq ans, et la Vierge au lapin de Titien.

3. Giovannni Bellini (avant 1459 - 1516)
Pietà
Plume et encre brune - 13,2 x 9 cm
Rennes, Musée des Beaux-Arts
© RMN, Adélaïde Beaudouin
Les salles d’expositions bordelaises, réparties sur trois niveaux, ne sont pas des plus pratiques mais la muséographie en tire le meilleur parti malgré un parcours un peu complexe. Avant de visiter la dernière salle avant la sortie, il faut en effet monter à l’étage, puis descendre au sous-sol. A moins de faire le contraire. Commençons donc par le haut, avec une salle entièrement consacrée à Véronèse, absolument éblouissante même en l’absence du Christ rencontrant la femme et les fils de Zébédée de Grenoble. Avec Tintoret, Véronèse est très bien représenté dans les collections françaises. Aucune découverte à signaler, mais un plaisir esthétique intense.
A cet étage ont été regroupés les dessins. Pour des raisons de conservation, la sélection sera changée à Caen. Le catalogue les étudie et les reproduit tous (mais ne signale pas le lieu d’exposition). Parmi les plus belles feuilles, la plupart très connues, on retiendra la Pietà de Giovanni Bellini (ill. 3).
Le niveau inférieur est consacré essentiellement à Jacopo Tintoretto et à la dynastie des Bassano. Du premier, tous les aspects sont représentés : le portrait avec celui d’un gentilhomme anonyme (Besançon), le grand retable (Vierge à l’Enfant avec des saints, de Narbonne), la mythologie (Danaé, de Lyon)... On découvrira aussi un tableau parfaitement inconnu jusqu’alors, provenant d’une église de la région parisienne, prudemment, mais de manière convaincante, attribué à Jacopo (ill. 4).

4. Attribué au Tintoret (1518/19 - 1594)
Saint Jérôme pénitent, vers 1575
Huile sur toile - 205 x 132 cm
Saint-Germain-lès-Corbeil (Essonnes),
église Saint-Germain-et-Saint-Vincent
© Archives départementales de l’Essonne

5. Jacopo (?) Bassano (vers 1510-1592)
Le Baptême du Christ
Huile sur toile - 115 x 100 cm
Ormesson-sur-Marne, église Notre-Dame
© La Boite à Images
Une seconde toile, découverte récemment dans une église, est quasiment inédite [2]. Ce Baptême du Chris (ill. 5) est sans doute de Jacopo Bassano. Le prénom est suivi d’un point d’interrogation car il pourrait s’agir d’une collaboration avec son fils Francesco. Quoiqu’il en soit, sa qualité est très haute et porte indubitablement la marque du meilleur artiste de la dynastie, le seul qui puisse être comparé aux plus grands peintres de la période, Titien, Véronèse et Tintoret.
L’exposition se termine, de retour au rez-de-chaussée, par trois grands formats. La dernière Cène de Saint-François-Xavier est l’un des deux Tintoret conservés dans une église parisienne avec l’Adoration des Bergers de Saint-Honoré-d’Eylau. Un grand retable de Palma le Jeune, Le Massacre des habitants d’Hippone (ill. 6) artiste davantage considéré pour ses qualités de dessinateur, montre qu’il peut être un peintre tout à fait intéressant, comme le prouve aussi le méconnu Jaël et Sisara du musée Thomas-Henry à Cherbourg.

6. Palma le Jeune (1548-1628)
Le Massacre des habitants d’Hippone, 1593
Huile sur toile - 333 x 237 cm
Montpellier, Musée Fabre
© Montpellier, Musée Fabre
S’il faut donc dire beaucoup de bien de cette exposition, on peut cependant regretter que le catalogue, édité par Somogy, et très bien illustré, avec de bonnes photographies, soit de conception un peu trop classique. Il ne comporte que deux courts essais, de Michel Laclotte et Michel Hochmann, sur la fortune de la peinture italienne en France. Peut-être aurait-il été intéressant de pousser la réflexion plus loin, et d’aller au delà d’une démarche purement positiviste. La nature même de l’entreprise aurait sans doute permis d’aller au delà de notices purement consacrées à l’historique et aux problèmes d’attribution et d’iconographies.
Cette exposition peut être considérée comme un des premiers résultats de l’inventaire des tableaux italiens conservés en France mené par l’INHA (voir l’article). Cela explique aussi que, contrairement à l’usage, le catalogue ne comprenne pas d’inventaire complet des toiles vénitiennes du XVIe siècle dans les collections publiques qui ferait doublon avec le travail mené par l’INHA. C’est peu dire qu’on attend avec impatience sa publication.
Commissariat général : Olivier Le Bihan, professeur des universités, directeur du musée des Beaux-Arts de Bordeaux ; Patrick Ramade, conservateur en chef du patrimoine, directeur du muséed des Beaux-Arts de Caen.
Catalogue : Collectif, Splendeur de Venise, Somogy, éditions d’art, 2005, 303 p., 40 €, ISBN : 2-85056-937-2.
