
1. Rémi Lefloch
Granville, les travaux du port.
Terre plein et mât du Bellecq, 1924
Tirage sur papier argentique
Granville, Musée du Vieux Granville
Photo : Service de presse
Sur les quais : voici un titre d’une évidence séduisante et qui résonne comme une complainte bien connue. Et si l’on cherche un tant soit peu, on trouve aisément d’où vient cette connivence : du souvenir de rengaines réalistes entendues à la radio ou de livres en devanture de librairies, et peut-être aussi du film de 1954 d’Elia Kazan, mettant en scène Marlon Brando. Dans cette variété de références où s’étale un spectre depuis les désirs lénifiants de voyage de Gilbert Bécaud jusqu’à la violence du Querelle de Jean Genet, aucun titre d’exposition ne fait cependant surface. La manifestation présentée actuellement au Havre, avant de l’être l’an prochain au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, innove donc par son titre, mais, surtout, elle fait preuve d’originalité en sachant cadrer un sujet qui ne demande qu’à engloutir qui s’y intéresse et en tirant le meilleur parti des salles du rez-de-chaussée du musée.
Après avoir admiré l’œuvre des héritiers de Joseph Vernet, ces « peintres des marines du roy » dont la volonté d’exactitude topographique ne nuit ni au charme ni à la poésie, les photographies se présentent au rendez-vous pour évoquer les transformations des installations portuaires. Avec le XVIIIe siècle, et encore largement au début du XXe, a pris fin l’adaptation de l’homme et de l’activité au site ; les ouvrages d’art se sont multipliés qui ont donné lieu, à certains endroits, à de véritables reportages photographiques dans lesquels l’aspect esthétique n’est pas oublié. Grâce au catalogue de l’exposition, le lecteur peut déjà découvrir les photographies d’Alphonse Terreau évoquant les travaux du port de Bordeaux prêtées par l’Ecole nationale des ponts et chaussées de Marne-la-Vallée conçues comme de véritables démonstrations plastiques avec successions de plans, effets de miroir et de décentrement que n’auraient pas renié ses collègues peintres ou graveurs. La plus étonnante reproduction est celle de Rémi-Eugène Lefloch, Granville, les travaux du port. Terre-plein et mât du Bellecq (ill. 1), prêtée par le Musée du Vieux Granville, étonnant et mystérieux assemblage qu’aurait pu imaginer quelque cinéaste pour un nouvel assaut de corsaires.
Les salles suivantes renouent avec la peinture et un parcours chronologique ; d’abord avec l’enfant du lieu, Eugène Boudin qui fut parmi les premiers à s’intéresser à ces lieux « modernes » et à s’efforcer de les représenter tels qu’ils devenaient, baignés dans une douce lumière argentine. Mais parfois l’aîné regarde ses cadets ; impossible alors de ne pas penser au célébrissime Impression, soleil levant de Monet devant le Bassin de l’Eure au Havre, prêté par le musée d’Evreux, postérieur d’une douzaine d’années mais néanmoins bien plus sage. Le tableau du musée Marmottan n’a malheureusement pas fait le voyage du Havre, et ce pivot de l’appréhension plastique de l’image du port fait défaut, même si le musée d’Art moderne et d’Art contemporain de Liège a accepté de se dessaisir quelques mois de son Bassin du Commerce, Le Havre, de 1874, variations en bleu et brume que fait habilement vibrer un coup de soleil latéral.

2. Johan Barthold Jongkind (1819-1891)
Le Quai d’Orsay et la machine à guinder, Paris, 1852
Huile sur toile
Bagnères-de-Bigorre, Musée Salies
Photo : Service de presse
Jongkind est présent également dans cette section avec trois tableaux. Les deux premiers, dans une atmosphère paisible, évoquent les berges de la Seine et sont encore le reflet d’une activité tranquille d’avant les grandes transformations urbanistiques et l’essor économique. De 1852 date Le Quai d’Orsay et la machine à guinder, Paris (ill. 2) tandis que le second, Le Pont de l’estacade, Paris (Angers, Musée des Beaux-Arts) fut présenté au Salon de 1853. Tous deux montrent un artiste encore soucieux de traditions, ce qui n’est plus le cas du Quai à Honfleur (Le Havre, Musée Malraux) de 1866 où l’influence de Boudin affleure en maints endroits. Peut-être manque-t-il cependant ici une œuvre intermédiaire, par exemple une vue de Rouen ou de Honfleur du début des années 1860, pour montrer la transformation d’un style et d’une pratique dont l’écho aurait pu se faire entendre un peu plus loin, par exemple dans la photographie d’Heinrich Kühn, Port de Hambourg (1911, Paris, Musée d’Orsay). Si une ou deux œuvres de Jongkind semblent manquer, celles qu’on peut attendre de Pissarro sont toutes au rendez-vous, illustrant ses plus grands succès des années 1896-1903, parfois avec des toiles rarement présentées comme la Vue de l’avant-port de Dieppe, de 1902, prêté par Dieppe, à la lumière chatoyante.
Aucune peinture de Whistler ne figure dans l’exposition, mais la Bibliothèque nationale de France a prêté un ensemble de tirages remarquables des planches de la Suite de la Tamise, compositions élaborées mais qui ne nuisent pas à de tranquilles narrations. Il n’en va pas de même dans l’autre série d’impressions présentée, celles du London : a pilgrimage de Gustave Doré qui, par l’horreur du vide qui s’impose dans chaque feuille et par la prolifération des détails, donne une vision grinçante des dessous du port londonien que semblent alors ignorer les artistes du continent.

3. (Franz ?) Schmidt et Otto Kofahl
Hambourg. Chantiers navals et bassins de radoub, 1908
Héliogravure - 16,8 x 22,7 cm
Le Havre, collection de l’Association French lines
Photo : Service de presse
A mi-parcours, la peinture laisse place aux œuvres en trois dimensions : bronzes imposants et puissants des belges Constantin Meunier ou Georges Minne ou du français Henri Bouchard, sur les épaules desquels semble peser la misère du monde, une souffrance qui fait partie de l’imaginaire des ports et qui ne tardera pas à se faire omniprésente. On la rencontre bientôt dans une section photographique où les ouvriers ne prennent plus le temps de poser devant leur ouvrage mais sont saisis en plein labeur, dominés par de nouvelles techniques et de nouveaux travaux, comme dans l’image de Schlidt et Kofahl, Hambourg. Chantiers navals et bassins de radoub (ill. 3) où les ouvriers nettoient la coque d’un immense navire qui envahit et assombrit l’espace. Avant d’en venir à cette autre vision du port, on peut s’attarder devant un ensemble choisi de Marquet, un lumineux ensemble d’aquarelles de Signac, et les Braque, Dufy, Camoin ou Lhote, œuvres fauves ou cubistes. On y trouve là une nouvelle vision du sujet portuaire, support d’une approche renouvelée des couleurs et de la composition, comparable aux visions arachnéennes des photographes Germaine Kruhl (Pont transbordeur, vers 1930, Marseille, Musée Cantini) ou Laszlo Moholy-Nagy (Marseille, le pont transbordeur, 1929, Marseille, Musée Cantini).
« Mythologies portuaires », ainsi sont nommées les deux salles sur lesquelles se termine l’exposition, propices à des découvertes, telles les sombres visions du belge Eugeen Van Mieghem – sorte de Rouault de la fin des années 1890 exilé sur les quais d’Anvers – dont les personnages sont prisonniers de l’univers portuaire même s’ils s’efforcent de lui tourner le dos (Raccommodeuse de sacs, Anvers, Cultuurdierst van de Provincie Antwerpen). Sans personnage cette fois, Jules Lefranc, symboliste tardif – qui en remontre là à Léon Spilliaert exposé non loin –, dans son Penhoët (ill. 4) qui fait la couverture du catalogue de l’exposition, instille la même inquiétude muette avec son vaisseau improbable près d’un quai impossible à proximité d’une mer et d’un ciel qui se sont figés à jamais.

4. Jules Lefranc (1887-1972)
Penhoët, 1930
Huile sur toile - 72 x 60 cm
Les Sables d’Olonne,
Musée de l’Abbaye Sainte-Croix
Photographie : Jacques Boulissière
Indissociables de l’image romanesque du port, les bars, les lupanars, et les femmes « de chaque port » sont aussi au rendez-vous, discrètement cependant, avec seulement deux aquarelles d’André Dignimont et un tableau de François Desnoyers, tous prêtés par le Musée national d’Art moderne. Après l’abondance de textes que la première moitié du vingtième siècle a consacré à ce sujet, bientôt relayé par le cinéma, peut-être aurait-il fallu, sans tomber dans le voyeurisme, d’autres exemples, en particulier plus précoces, pour répondre au très beau texte d’Aude Mahé qui clôt un catalogue passionnant et riche de multiples approches, « Quais et ports dans la littérature et le cinéma ».
A aucun moment l’intérêt ne fléchit durant cette visite où un habile jeu de cimaises favorise les découvertes et les rapprochements, tandis que derrière les stores on voit glisser des bateaux de commerce. Tout juste pourrons-nous regretter que le sujet ait été trop souvent traité sous l’unique angle de son apport à une certaine modernité, et que l’activité qui fourmille sur les quais ait été trop peu présente1. Peut-être quelque contrepoint académique aurait-il permis de compléter utilement ce panorama, et pourquoi pas la conquérante Pêcheuse de Théophile Louis Deyrolle (1898, Rochefort, Musée d’Art et d’Histoire) contrepoint trop méconnu du docker.
Collectif, sous la direction de Annette Haudiquet, Sur les quais, Editions Somogy, 2008, 256 p., 30 €. ISBN : 9782757202135.
Informations pratiques : Musée André Malraux, 2 boulevard Clémenceau, 76600, Le Havre.Tél : + 33 (0)2 35 19 62 62. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11h à 18h, le samedi et le dimanche de 11h à 19h. Tarif : : 5 € (tarif plein), 3 € (tarif réduit).
