
1. Walter Sickert (1860-1942)
The Rose Shoe, vers 1902-1905
Huile sur toile - 38,1 x 47,7 cm
Collection particulière
Photo : Service de presse
C’est probablement peu de dire que le peintre Walter Sickert (1860-1942) est méconnu du grand public français, et il en va d’ailleurs plus ou moins de même en Grande-Bretagne . En dehors du monde de l’art, il est toutefois connu des spécialistes d’histoire sociale britannique pour sa série sur les bas-fonds de Camden Town à l’époque d’une nouvelle affaire à la Jack l’Éventreur. C’est précisément cette série qui fournit le point focal de l’exposition très « ramassée » (quelque vingt-cinq œuvres seulement) de la Courtauld Gallery1 – focalisation dans tous les sens du terme puisque les tableaux qui la composent sont accrochés au centre de la salle.

2. Walter Sickert (1860-1942)
Le Lit de fer, 1905
Pastel - 33 x 50,1 cm
Collection privée
Photo : Service de presse
La visite commence par une toile vraisemblablement peinte à Neuville-lès-Dieppe vers 1902-1904, The Rose Shoe (ill.1), premier nu de Sickert. La chaussure, source de tous les fantasmes comme l’exprime si bien la pantoufle de vair de Cendrillon, suggère par ses couleurs criardes que l’on a affaire ici au commerce du sexe, comme l’indique par ailleurs la pose anti-académique de la femme-sujet/femme-objet. On nous dit dans les notes fournies à la presse que Sickert percevait dans les nus présentés au Salon de Paris ou à la Royal Academy des « monstres obscènes », et on le voit donc ici dès sa première incursion dans ce genre prendre le contre-pied total de cette tradition à la fois aseptisée et hypocrite2. Comme l’ont souligné à juste titre certains critiques dans la presse britannique, il n’y avait rien de bien nouveau à peindre les milieux de la prostitution après Toulouse-Lautrec – ni même les scènes de violence faites aux femmes dans une chambre à coucher, à la suite du Viol de Degas3, artiste dont Sickert se réclamait plus ou moins par ailleurs. Mais comme d’autres l’ont tout aussi justement fait remarquer, c’est dans le traitement et non dans le sujet que Sickert innove : il suffit de comparer la frêle victime (vêtue, de surcroît) de Degas aux opulentes et repoussantes chairs étalées à l’envi chez Sickert.

3. Walter Sickert (1860-1942)
The Iron Bedstead, vers 1906
Huile sur toile - 39,5 x 50 cm
Earl and Countess of Harewood
Photo : Service de presse
De retour en Grande-Bretagne en 1905, Sickert s’installe dans un quartier alors en voie de « degentrification » : les demeures bourgeoises construites dans le faubourg londonien de Camden Town au début du XIX e siècle sont morcelées en taudis où logent les immigrés irlandais qu’on a fait venir pour la construction des trois grandes gares quasi contiguës du nord de la capitale, King’s Cross, St Pancras et Euston. L’ironie veut que précisément cette année, la réouverture de St Pancras comme luxueux terminus de l’Eurostar achève un nouveau processus de « regentrification » du quartier dont apparemment se sont plaintes les prostituées qui continuaient à y avoir leurs habitudes. Il prend un logement au N°6, Mornington Crescent, où il peindra plusieurs des tableaux exposés, à commencer par Reclining Nude – Mornington Crescent (vers 1905-1906), qui comporte déjà au moins deux des caractéristiques qui vont constituer ensuite sa « signature » : le lit de fer et les accessoires « réalistes » (comme la bassine d’eau sur la table de toilette ou le pot de chambre sous le lit).

4. Walter Sickert (1860-1942)
Mornington Crescent Nude, vers 1907
Huile sur toile - 45,7 x 50,8 cm
Cambridge, Fitzwilliam Museum
Photo : Service de presse
Sickert ne perd pas pour autant le contact avec Paris. Il expose deux pastels au Salon d’automne de 1905 : Cocotte de Soho4, au titre qui se passe de commentaires, et Le lit de fer (ill. 2), qui plus encore que The Rose Shoe agresse délibérément l’amateur de nus académiques. À côté du Lit de fer, les organisateurs ont accroché son pendant sur toile, Le lit de cuivre (vers 1906), puis sa « version anglaise », The Iron Bedstead (autre huile sur toile, également vers 1906, ill. 3), qui cette fois s’affranchit de tous les tabous de l’époque en faisant replier une jambe à son modèle, qui découvre ainsi toute l’abondante pilosité de son mont de Vénus. La critique s’accorde pour dire que Sickert fait volontairement du spectateur un voyeur, et la suite de l’exposition ne fera que confirmer ce sentiment de malaise, à mesure que se précisent ses gros plans de plus en plus explicites sur les parties génitales de ses modèles. Deux autres huiles sur toile de 1907, toutes deux intitulées Mornington Crescent Nude5, renvoient d’ailleurs métaphoriquement le spectateur/voyeur à sa propre et malsaine image par le biais du miroir qui lui fait face. Un troisième Mornington Crescent Nude de 1907 (ill. 4), tout comme le Seated Nude de l’année précédente (ill. 5), présente exceptionnellement le modèle sous un éclairage et dans une pose qui n’enlaidissent pas son corps, au contraire par exemple de La Hollandaise (vers 1906, ill. 6), personnage apparemment tiré de la Comédie humaine de Balzac : la Belle Hollandaise, nièce de Gobseck et prostituée dans La cousine Bette. Sa Hollandaise est l’antithèse absolue de la « fille de joie », avec son visage défiguré qui anticipe ceux de Bacon, son gros sein mis en pleine lumière et son énorme cuisse, dont la taille à la limite du difforme est rehaussée par l’angle de « prise de vue » qui au contraire raccourcit ses mollets en les contractant. Le lit de fer, particulièrement proéminent dans la composition, du premier au dernier plan, renforce l’idée d’enfermement dans une cage. On dira la même chose ou presque de Nuit d’été (vers 1906), qui a fait désespérer au moins un critique français de l’époque. De fait, quel « client », ne peut-on s’empêcher de se demander, serait prêt à payer le commerce de tels « charmes » ?

5. Walter Sickert (1860-1942)
Seated Nude, vers 1906
Huile sur toile - 45 x 37,5 cm
Collection particulière
Photo : Service de presse
C’est là bien sûr qu’on sombre dans le sordide et la fameuse série sur l’assassinat jamais élucidé de la prostituée Emily Dimmock en septembre 1907. Avant de l’aborder, il est bon de savoir que l’imagination toujours fertile de certains auteurs à sensation les a conduits, à force de pseudo-savants recoupements et autres associations de coïncidences, à déclarer que Jack l’Éventreur n’était autre que Walter Sickert6. Le seul intérêt de la thèse7 – mais il n’est pas mince – c’est que la morbidité de sa peinture rend cet audacieux échafaudage de théories vraisemblable. L’affaire de Camden Town (1909), toile acquise par Paul Signac (1863-1935), concentre tout ce qu’un psychanalisme de bas étage peut « révéler » sur la dégénérescence mentale du peintre. Si sur le tableau ce n’est lui le client resté habillé qui regarde les bourrelets fort peu appétissants de la « fille de joie », c’est donc son frère. La scène ne peut susciter de désir érotique que chez un « maniaque sexuel ». Pendant ce temps, c’est ce voyeur de spectateur qui prend en pleine figure les hideux replis caverneux bien mis en évidence entre les cuisses entrouvertes du modèle, ainsi que le répugnant pot de chambre, invisible du client. Qui d’autre qu’un déséquilibré, un malade, le client/peintre, peut prendre du plaisir à avilir ainsi le corps féminin en prenant le spectateur/voyeur en otage de ses nauséabonds fantasmes ? On devine le syllogisme sous-jacent : si Sickert est un tel pervers dans sa peinture, il se pourrait très bien qu’il soit passé à l’acte sous le manteau de Jack l’Éventreur. Cela ne relève même pas de « L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde »8, car au moins au début le Dr Jekyll avait ses moments d’humanité, que l’on ne voit nulle part dans les sordides chambres à coucher de Sickert. Certes, tous les dessins et études préparatoires qui entourent et illustrent la genèse de cette œuvre maîtresse vont par ailleurs dans le même sens – mais point n’est besoin de faire de Sickert Jack l’Éventreur pour souligner toute la complexité de l’artiste.

6. Walter Sickert (1860-1942)
La Hollandaise, vers 1906
Huile sur toile - 50,8 x 40,6
Londres, Tate Gallery
Reste le mystère de l’énigmatique The Camden Town Murder or What shall we do for9 the Rent ? (vers 1908, ill.7). En effet, Sickert n’a utilisé la première partie du titre (« Le meurtre de Camden Town ») qu’à partir des années 1930. Jusque là, c’est « Qu’allons-nous faire pour le loyer ? » qui avait prévalu. Toutes les interprétations demeurent possibles. Le texte explicatif proposé à côté du tableau parle à la fois du climat de désespoir et de crise domestique qui en émane et des suggestions plus sinistres qu’on peut y trouver, notamment dans la rigidité (cadavérique ?) de la femme et dans le mouvement de crispation des mains de l’homme. Mais dans l’assassinat de la prostituée de Camden Town, le meurtre avait été effectué par égorgement au couteau et non par strangulation à main nues. La polysémie reste donc entière, comme l’a voulu Sickert lui-même à n’en point douter.

7. Walter Sickert (1860-1942)
The Camden Town Murder
or What Shall we do for Rent ?, vers 1908
Huile sur toile - 25,6 x 35,6 cm
New Haven, Yale Center for British Art
Après avoir vu ce très éprouvant ensemble lié aux meurtres de Camden Town, tout en noirceur sinon chromatique, du moins thématique, le visiteur n’a plus la tête à se concentrer sur autre chose : quelle que soit leur qualité intrinsèque – et bien sûr indéniable – les derniers tableaux proposés (Jack Ashore, vers 1912-1913 ; The Prussians in Belgium, vers 1912 [titre de 1915] ; Stemmo Insieme, vers 1907-1908) sont de trop – c’est la seule note négative de cette excellente exposition, qui rassemble des œuvres normalement fort dispersées dans le monde, et qu’on n’aura pas de sitôt l’occasion de revoir réunies en un même lieu. Dans un entretien paru en janvier10, Wendy Baron, co-auteur du catalogue, avance que Sickert est le plus grand artiste britannique depuis Turner. Pas moins. Le lecteur est naturellement encouragé à aller en juger par lui-même à la Courtauld Gallery.
Sous la direction de Barnaby Wright, Walter Sickert, Camden Town Nudes, Paul Holberton Publishing, 2007, 128 p., £25. ISBN : 9781903470596.
Informations pratiques : Londres, The Courtauld Gallery, Somerset House, Strand, London WC2R 0RN. Tél. 24/24 : + 44 (0)20 7848 2526. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h (dernière entrée 17.30). Tarif : £ 5 (réduit : £ 4).
