
Rembrandt van Rijn (1606-1669)
La Négresse couchée, 1658
Eau-forte, pointe sèche et burin
Paris, BnF
© BnF
Difficile de décevoir quand on expose Rembrandt. Même les gravures, tant montrées à Paris depuis 25 ans, restent inépuisables, indispensables à une vraie réflexion sur le beau occidental et ses tabous. La centaine d’eaux-fortes que la BNF a rassemblées sous les voûtes de la galerie Mazarine conjuguent à la rareté leur insolence expressive, et comme le sublime du laid. Une question demeure pourtant : que faire de ces images si connues pour en rafraîchir la lecture ? La muséographie, sobre et soignée dans le cas présent, peut y contribuer. Mais une problématique, affichée sinon inattendue, vaut mieux que tous les effets de présentation. La lumière de l’ombre, le sous-titre de l’exposition n’est donc pas seulement qu’un joli mot. Le projet même réside dans cet oxymore. S’intéresser aux « noirs » de Rembrandt, effet et sens, comment contester pareille démarche ? À dire vrai, les procédés graphiques, des variétés d’encrage aux variations de grattage, ne sont abordées ici que pour mettre en évidence la pensée formelle dont ils sont le lieu. Les autoportraits de Rembrandt, ceux de la jeunesse surtout, relèvent ainsi moins d’un narcissisme durable que du souci d’essayer sur soi les affects qui vont migrer dans l’œuvre jusqu’au bout. L’usage de l’ombre, du noir absolu parfois, est conditionné ailleurs par la métaphysique des thèmes sacrés ou l’attrait également mystérieux des entretiens d’alcôve. Quelque chose de fondamental, on le sent, se joue ici et là, surgit de la présence physique du Christ bafoué comme du spectacle d’une humanité qui ne peut se laver de sa part animale, se débarrasser tout à fait de la faute. En dernier lieu, la réflexion sur le noir s’étend du mal à l’épiderme d’ébène (Négresse couchée) comme à l’intelligence maintenue ou brouillée de la représentation. Car au terme du parcours, et l’enseignement n’est pas anodin, il semble plus évident que le rusé Rembrandt était très conscient des attentes du marché de l’estampe. Tantôt il les contournait à dessein, tantôt il se soumettait au code et au discours normé. Suggestion ou prédication, il a tâté de tout.
Gisèle Lambert et Elena Santiago Paez, Rembrandt. La lumière de l’ombre, éd. de la BNF, 2006, 280 p., 49 €, ISBN : 2-7177- 2346-3
Notons qu’une autre exposition des estampes de Rembrandt a lieu du 19 octobre 2006 au 14 janvier 2007 au Musée du Petit Palais, à Paris.
