Auguste Rodin / Eugène Carrière


Paris, musée d’Orsay. Du 11 juillet 2006 au 1er octobre 2006.

1. Eugène Carrière (1849-1906)
Tendresse, 1905
Huile sur toile - 130 x 96 cm
Grenoble, Musée des Beaux-Arts
© Musée de Grenoble

Le musée d’Orsay poursuit sa programmation d’expositions confrontant deux artistes avec Auguste Rodin / Eugène Carrière, organisée conjointement avec le Musée National d’Art Occidental de Tokyo et le Musée Rodin. A travers 120 œuvres, dont la moitié provient de ce dernier, et une grande partie de collections privées, l’exposition évoque la relation amicale et artistique très forte qui exista entre le sculpteur et le peintre, et cherche à démontrer leurs points communs.

Leur amitié naît au début des années 1880. Evoluant dans les mêmes sphères, ils se rencontrent sans doute par l’intermédiaire du critique Roger Marx1. Tous deux membres fondateurs du Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts en 1890, Rodin et Carrière font partie de cette catégorie d’artistes relativement en marge, mais malgré tout assez influents pour pouvoir créer un salon dissident tout en continuant à vendre leurs œuvres, voire à recevoir des commandes. Ils exposent ensemble en 1896 au musée Rath de Genève aux côtés de Puvis de Chavannes et se soutiennent l’un l’autre sans relâche. En 1898, Carrière défend le Balzac de Rodin, conspué lors de sa présentation à la SNBA, mais le sculpteur refuse la souscription que son ami proposait de lancer avec d’autres. L’exposition personnelle qu’organise Rodin à l’Alma en 1900 est une réponse à l’affront de la critique : il demande alors au peintre de dessiner l’affiche de l’exposition, image puissante de l’artiste au travail. Atteint d’un cancer en 1902, Carrière voit sa santé décliner rapidement : Rodin organise un banquet en son honneur, puis aide sa famille après la mort du peintre en 1906. Il achète la toile Tendresse (ill. 1), exposée au Salon d’Automne de 1905, et la donne ensuite au musée du Luxembourg.

2. Eugène Carrière (1849-1906)
Portrait d’Auguste Rodin, 1896
Huile sur toile - 52 x 38 cm
Paris, Musée Rodin
© Musée Rodin



3. Eugène Carrière (1849-1906)
Portrait de Gustave Geffroy, 1890
Huile sur toile - 50 x 61 cm
Paris, Musée d’Orsay
© Photo RMN / Jean Schormans

4. Auguste Rodin (1840-1917)
Gustave Geffroy, 1905
Bronze (fonte Alexis Rudier) -
43 x 21,4 x 23,2 cm
Paris, Musée d’Orsay
© Musée d’Orsay / Patrice Schmidt


Parvenus au succès tardivement, Rodin et Carrière notent très vite leurs affinités esthétiques et ne cessent de s’échanger des œuvres. Ainsi le premier cède-t-il au second un bronze de l’audacieuse Iris (1895, Stuttgart, Staatsgalerie), qui ouvre magnifiquement l’exposition, et acquiert plusieurs Maternités du peintre. Dans la tradition de l’échange de portraits, Carrière peint plusieurs fois son ami (ill. 2), mais Rodin n’aura pas le temps de lui rendre la pareille, et fait prendre l’empreinte de son visage et de ses mains après son décès2. En revanche, divers portraits peints ou sculptés par l’un et l’autre évoquent les milieux artistiques et politiques qu’ils fréquentent : la tension du Portrait de Gustave Geffroy par Carrière (ill. 3) répond à celle de l’œuvre de Rodin (ill. 4). Ils savent chacun insuffler la vie au personnage par l’évocation d’un souffle intérieur qui semble animer la matière.


5. Eugène Carrière (1849-1906)
Méditation (Madame Carrière), 1898
Huile sur toile - 35 x 27 cm
Paris, Musée d’Orsay
© Photo RMN / Hervé Lewandowski

6. Auguste Rodin (1840-1917)
Le Penseur, 1880-1882 / 1904
Héliogravure pour l’ouvrage de
Léonce Bénédite, Rodin,
Paris, Éditions Albert Lévy, 1924,
planche XLVII - 42 x 31 cm
© Musée d’Orsay / Patrice Schmidt


Ces exemples illustrent les analogies formelles de leur production : l’inachèvement, ou non finito, de Rodin, dont les figures se dégagent d’un fond indéterminé font écho aux toiles monochromes de Carrière et au sfumato de ses maternités. Cette « réalité seconde », transitoire, qu’évoque Camille Mauclair (« Rodin peint en marbre et Carrière sculpte en ombre », écrit-il), est obtenue par des procédés similaires de fragmentation, assemblage ou déformation. Rodolphe Rapetti vient rappeler avec intérêt que l’on a souvent assimilé un peu trop rapidement l’esthétique ou les intentions de Rodin et de Carrière au symbolisme, mais il n’existe nulle trace de théorie symboliste dans leurs écrits, ni de ralliement à un quelconque groupe. Pourtant, leur inspiration est très souvent littéraire : Dante, Baudelaire et Hugo leur suggèrent un art d’un « humanisme chargé d’émotion », reprenant des thèmes universels. Ainsi explorent-ils chacun le thème de la méditation : la toile de Carrière, Méditation (ill. 5), est proche du Penseur de Rodin (ill. 6) par l’introspection du personnage et la composition close.


7. Auguste Rodin (1840-1917)
Main de danseuse cambodgienne, 1906
Mine de plomb et aquarelle - 14 x 24,2 cm
Strasbourg, Musée d’Art moderne et contemporain
© Strasbourg, Musée d’Art moderne
et contemporain / Photo M. Bertola

8. Eugène Carrière (1849-1906)
Six études de mains, vers 1890 ?
Crayon noir sur papier - 31,5 x 48,6 cm
Paris, Musée d’Orsay
© Photo RMN / Thierry Le Mage


Carrière écrit à Rodin en 1903 : « Vous êtes la plus grande joie que j’ai trouvée dans ma vie d’artiste ». Il dit voir en Rodin « la confirmation de [ses] pensées ». C’est en effet bien un rapport inégal qui s’établit d’emblée entre les deux artistes. La dernière salle de l’exposition démontre la supériorité du génie sur l’artiste doué dans une série de dessins exécutés par les deux amis : si chez Rodin la ligne est juste tout en étant d’une grande audace formelle (ill. 7), chez Carrière, le dessin est sensible mais synthétise la forme au point de lui ôter toute expressivité (ill. 8).

La confrontation avec Rodin n’est peut-être pas pour Carrière la plus avantageuse mais il semblait important de réhabiliter quelque peu le peintre un siècle après sa mort3.


IMG/jpg/Couverture_Rodin_Carriere.jpgCollectif, Auguste Rodin / Eugène Carrière, Flammarion, 2006, 157 p., 40 €. ISBN : 2080116266


Magali Lesauvage, dimanche 23 juillet 2006


Notes

1. Dont le rôle éminent fait l’objet d’une exposition à Nancy actuellement recensée ici-même par Jean-David Jumeau-Lafond

2. Emmanuelle Héran, commissaire associée, trouve ici avec justesse un écho à l’exposition Le Dernier Portrait organisée en 2002.

3. Voir aussi, du même auteur, l’article sur l’exposition Eugène Carrière - Gabriel Séailles, au Musée départemental de l’Ecole de Barbizon, du 4 juin au 14 août 2006.



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