Après sa présentation à Vienne (au Mak, Musée des Arts appliqués), cette exposition est accueillie au Palais des Beaux-Ats de Bruxelles, dit aussi le « Bozar » (les français avec leur « Monum’ » ne sont donc pas seuls à affectionner les logos, le marketing culturel et la phonétique…). Précisons que ce lieu, très dynamique, est aussi un bâtiment fort intéressant dû à Victor Horta (avec en particulier sa superbe salle de concert), qu’il mérite la visite par lui-même et qu’un vaste projet de restauration lui permettra de retrouver d’ici quelques années l’intégralité de ses espaces d’origine.

1. Logo de la Wiener Werkstätte
MAK, Österreichisches Museum
für angewandte Kunst, Vienne
© Service de presse

3. Josef Hoffmann (1876-1957)
Bureau de dame pour l’appartement
du Dr Hermann Wittgenstein, 1905
MAK, Österreichisches Museum
für angewandte Kunst, Vienne
Photo : MAK/Georg Mayer
Il faut se féliciter de cet événement qui présente l’histoire de la Wiener Werkstätte, groupement d’artistes fondé en 1903 par Josef Hoffmann et Koloman Moser. Héritiers des théories de l’Art nouveau, ces créateurs et leurs associés souhaitaient réconcilier arts appliqués et Beaux-Arts dans une conception esthétique généralisée ; cet « art total » englobait ainsi mobilier, textiles, céramiques, arts graphiques, bijoux mais aussi architecture et jardins. De 1905 à 1935, la WW, au célèbre logo (ill. 1) commercialisa toutes ces productions collectivement sans occulter, cependant, la signature de chacun des associés. L’exposition présente un ensemble considérable d’objets (1500 pièces) et un millier de documents (livres, affiches, manuscrits, projets, échantillons etc) qui illustrent le foisonnement créatif et l’ampleur de l’entreprise ; les spécialistes se régalent de ce fonds documentaire magnifié par l’exposition. Les principales réalisations architecturales sont aussi évoquées tels le sanatorium de Purkersdorf et évidemment le Palais Stoclet à Bruxelles (ill. 2) auquel est consacrée une section de l’exposition. On peut cependant regretter le parti pris qui consiste à montrer sans distinction les objets, des plus admirables chefs-d’œuvre jusqu’aux pièces insignifiantes, voire au goût le plus douteux. Il est certes loisible d’admirer le Bureau de dame (ill. 3) et le Service à thé (ill. 4) de Hoffmann ou encore le Cabinet Waerndorfer (ill. 5) de Moser, mais ces réalisation majeures sont noyées dans une masse d’objets que l’absence de cartel (il faut se référer à une liste distribuée ou au catalogue) rend plus impénétrable encore. Le nombre des artisans et la durée de vie de la société expliquent cette hétérogénéité ; une exposition a pourtant un but esthétique et si le catalogue peut et doit insister sur les aspects économiques et sociaux du sujet, il aurait été préférable d’effectuer un tri qualitatif quant aux objets présentés. L’image d’une Wiener Werkstätte, épurée, subtile et d’un modernisme raffiné vole quelque peu en éclat avec les barbotines multicolores en forme de cheval cabré et les porte-cigarettes à tête de François-Joseph et l’on constate qu’au sein de sa production le meilleur côtoyait le pire.

4. Josef Hoffmann (1876-1957)
Service à thé, 1903
MAK, Österreichisches Museu
für angewandte Kunst, Vienne
Photo : G. Zugmann

5. Koloman Moser
Cabinet de la famille Waerndorfer,
1903-1904
MAK, Österreichisches Museu
für angewandte Kunst, Vienne
Photo : G. Zugmann
L’intérêt évident du projet, reflété par son remarquable catalogue (en anglais accompagné d’une brochure avec les principaux textes en version bilingue, français - flamand), se voit malheureusement aussi compromis par le parti pris muséographique. Il faut dire tout de suite, à la décharge des commissaires belges qui n’avaient peut-être pas le choix, que cette « installation » a été reprise de la présentation autrichienne, scénographe compris. C’est, en effet, à un « artiste », Heimo Zobernig, qu’est confiée la mise en scène de l’exposition. On sait combien il est devenu banal de voir les architectes à l’œuvre dans les musées et les expositions, lesquels se servent plutôt des œuvres qu’ils ne les servent, soucieux de « créer », souvent au détriment des artistes exposés et de l’intégrité du lieu. Mais l’exemple devient ici caricature car l’artiste a sévi avec pour seul maître mot un concept : bâtir l’exposition en se servant du logo de la Wiener Werkstätte, le double W. On ne saisit pas l’intérêt d’une conception aussi enfantine et abstraite à la fois. Ce sont ainsi des échafaudages transformés en vitrines qui sont censés reproduire (vus de haut c’est à dire de manière purement théorique et non perceptible par le visiteur) les fameux « W » (ill. 6). La chose se complique encore car, bien entendu, l’artiste a choisi de « déstructurer » les dits « W » (tant qu’à faire !) et, finalement, on se trouve en présence d’un salmigondis d’échafaudages noirs, éclairés de manière blafarde et dans lesquels les objets sont entassés comme dans les vitrines d’un grand magasin de province dans les années 1950 (poussière comprise) (ill. 7 et 8). La première impression du visiteur est de se demander si les travaux du Palais des Beaux-Arts ont commencé (ill. 9) ; on se résigne ensuite à cette vision triste, inhumaine, prétentieuse et inutile alors même que les salles sont grandes, belles et auraient été si propices, parce qu’en partie contemporaines du sujet de l’exposition, à une présentation épurée et intelligente de ces objets souvent raffinés.

9. Les travaux du Palais des Beaux-Arts ? Non :
l¹entrée de l¹exposition avec la scénographie
de Heimo Zobernig
Photo : J-D Jumeau-Lafond
La partie consacrée au Palais Stoclet (ill. 10) adoucit quelque peu cette impression car elle est due aux organisateurs « maison » et aux efforts de l’historienne Anette Freytag, spécialiste du sujet. Sans pouvoir échapper tout à fait au concept d’ensemble, Anette Freytag a toutefois présenté les documents et œuvres liés à la demeure bruxelloise de manière aussi claire et élégante que possible. L’histoire passionnante du Palais Stoclet, la commande à Hoffmann, les plans annotés, les jardins, le décor : tous ces éléments qui ont donné naissance à un lieu d’exception sont ici abordés et illustrés au mieux. Quelques objets similaires à ceux qui ornent la demeure (mobilier d’Hoffmann, sculpture de Minne) et des études préparatoires aux sculptures de Carl Otto Czeschka (ill. 11) et aux admirables mosaïques de Klimt (ill. 12) illustrent le propos sans faire oublier le manque cruel que constitue l’absence totale du moindre objet provenant du Palais Stoclet. Le lieu est en effet toujours entre les mains de la famille, laquelle a refusé tout prêt et sa collaboration jusqu’à ne pas autoriser l’exposition de photographies en couleurs d’un décor où la polychromie tient pourtant une place majeure. Cette exposition rend ainsi hommage à Adolphe Stoclet et à un ensemble patrimonial au plan mondial tout en laissant planer sur son avenir de fortes inquiétudes (le marché des Klimt étant en pleine expansion en ce début de XXIe siècle…)

11. Carl Otto Czeschka (1878-1960)
Diane, modèle pour le relief en marbre du Palais Stoclet, 1911
Bois - 144 x 174 cm
MAK, Österreichisches Museu
für angewandte Kunst, Vienne

12. Gustav Klimt (1862-1918)
Carton pour la mosaïque
de la salle à manger
du Palais Stoclet, 1908
Gouache, aquarelle, crayon -
200 x 95 cm
MAK, Österreichisches Museu
für angewandte Kunst, Vienne
Au total, on ne peut que conseiller cette exposition pour sa richesse documentaire ; il faudra néanmoins que le visiteur s’arme de patience pour faire le tri dans ce qui lui est montré et fasse abstraction d’une présentation calamiteuse. Il est vrai qu’un des arguments donnés pour justifier cette dernière (qualifiée de « radicale ») est le souci de s’opposer à la réputation aimable et « sucrée » de Vienne. De ce point de vue, le moins que l’on puisse dire est que le but est atteint. Il reste que « notre » modernisme paraît bien factice lorsqu’on le confronte à celui de Hoffmann, Moser et leurs amis, et l’on aurait aimé que le scénographe respectât plus le sens de leurs créations, cette volonté, saugrenue sans doute, que relaye pourtant le sous-titre de l’exposition : « Le désir de la beauté ».
Catalogue (anglais) : Le Désir de la beauté, La Wiener Werkstätte & le Palais Stoclet, édité par Peter Noever (MAK Vienne), Etienne Davignon, Paul Djardin, Anne Mommens (Palais des Beaux-Arts (Bruxelles), avec des contributions de Valérie Dufour, Anette Freytag, Sigfried Mattl, Paulus Rainer, Eduard Sekler. 450 pages, innombrables illustrations, couverture rigide, ISBN : 3-7757-1778-1 ; accompagné d’une brochure de 70 pages avec la traduction française et flamande des textes, ISBN 90-6153-678-2.






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