L’utopie photographique. Regards sur la collection de la Société française de photographie


1. Louis Humbert de Molard
Charbonniers
Papier salé
Paris, Société Française de Photographie

Il y a 150 ans naissait à Paris la Société française de photographie. De droit privé tout d’abord, puisqu’elle réunissait des amateurs soucieux de reconnaissance autant que d’indépendance, elle a été reconnue d’utilité publique dès 1892 et, à ce titre, jouit aujourd’hui de locaux dépendants de la BnF. Il est vrai qu’il s’agit d’un trésor national, d’une sorte de musée des origines, d’autant plus précieux que la photographie ancienne a le vent en poupe, qu’elle a trouvé et façonné son audience, voire un public pour qui il n’est plus de clivage entre Le Gray et Cindy Sherman, la photographie pure et la photographie plasticienne. D’une certaine manière, on assiste depuis une dizaine d’années à un phénomène qui s’apparente à la cinéphilie des années 1950. Il paraît évident que la SFP, après des années difficiles, doit tenir sa place au cœur de cet élan.

Sa collection s’est donc constituée dans la durée et porte la marque d’une histoire mouvementée, elle est riche à ce jour de plusieurs milliers de daguerréotypes, tirages papier et négatifs de toutes natures, etc. Parler de trésor n’est donc pas abusif. Sans doute était-il malaisé et délicat d’en prélever une sélection représentative d’un siècle et demi d’existence. Ce n’est d’ailleurs pas la première tentative du genre. Celle qui est visible depuis peu à la Maison européenne de la photographie (MEP), centrée sur la période 1840-1920, ne privilégie guère les incunables, les icônes de la photographie primitive. On ne saurait y voir un geste gratuit. Michel Poivert, président de la SFP et commissaire de cette exposition avec Carole Troufléau, a préféré surprendre les visiteurs plutôt que leur offrir le florilège attendu des chefs-d’œuvre. Son objectif était assurément de rendre compte de la richesse du fonds tout en montrant en quoi cette variété annonçait l’évolution récente de notre rapport au photographique, comme on dit.

Exposer sur un pied d’égalité ou presque une merveille de Bayard, de Régnault, de Nadar aux côtés de clichés anonymes ou scientifiques, dont l’intérêt et la beauté sont d’ailleurs variables, revient à bousculer les habitudes et les hiérarchies. De même, rapprocher Léon Gimpel, photographe de L’Illustration au début du XXe siècle, de Rodtchenko et Dritkol équivaut à dire que la SFP avait largement ouvert dès ses débuts le spectre de la nouvelle imagerie, qu’elle préparait en somme l’émergence d’une histoire des pratiques photographiques débarrassée des limites de la seule lecture esthétique. L’utopie qu’annonce le titre de cette exposition tient donc aux attentes sociales et aux besoins de l’imaginaire que la photographie n’a cessé de satisfaire et d’élargir à partir de 1839, elle caractérise aussi le défi d’un nouveau regard, d’une culture consciente d’elle-même.

2. Friedrich von Martens
Vue de Paris
Daguerréotype
Paris, Société Française de Photographie

Près de 140 photographies ont été regroupées à la MEP à l’appui de cette démonstration. On retiendra particulièrement la séquence des ruines modernes et anciennes, le vide oriental des vues égyptiennes selon Greene, la montagne virginale et chaotique des frères Bisson ou encore la confrontation entre les premiers autochromes et le sombre pictorialisme de Robert Demachy. La lumière ou ses éclipses, l’ailleurs ou le quotidien, la ville moderne ou la vie invisible, 150 ans de photogénie tous azimuts. Reste à se demander si cette lecture décapante ne relève pas de temps à autre de ce que Gautier appelait l’illusion rétrospective. Opter sciemment pour l’anachronisme en exposant dans le même espace et la même lumière des photographies qui ne relèvent pas du même contexte de création ou de production, montrer des négatifs comme s’il s’agissait d’images voulues, n’est-ce pas en dernier lieu forcer la signification des choses et les modeler selon nos désirs ? Une autre utopie ?

L’utopie photographie. Regard sur la Société française de photographie, Maison européenne de la photographie, jusqu’au 6 février 2005. Le Point du jour éditeur a produit le livre qui accompagne cette exposition, ouvrage d’une rare beauté, à l’image du catalogue de cette jeune maison. 224 p., 49 €, ISBN 2-912132-41-X


Stéphane Guégan, mardi 16 novembre 2004


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