Charles Cordier, l’autre et l’ailleurs


1. Charles Cordier
Saïd Abdallah, 1848-1852
Prêté par S.M. la Reine d’Angleterre

Le caractère polychrome de nombreuses statues de Charles Cordier, la partie la plus connue de son œuvre, a longtemps fait passer l’artiste pour kitsch. C’était oublier que la polychromie en sculpture n’est pas un phénomène propre à la seconde moitié du XIXe siècle et c’était négliger les qualités réelles du sculpteur. L’exposition du Musée d’Orsay lui rend un hommage mérité et réussi, en centrant le discours sur cette production colorée et sur ses sculptures ethnographiques, qui se confondent d’ailleurs souvent.

Elle s’ouvre sur deux chefs-d’œuvre, les portraits de Saïd Abdallah et de la Vénus Africaine, cette dernière pouvant être comparée, par sa qualité, à la Négresse de Carpeaux. Ils appartiennent à la collection de la Reine d’Angleterre (ill. 1), mais on retrouve dans la salle suivante les mêmes modèles conservés au Musée de l’Homme (ill. 2). Le succès de Cordier fut tel que beaucoup de bustes furent produits en plusieurs exemplaires, parfois dans des techniques différentes et plus ou moins coûteuses.

2. Charles Cordier
Vénus africaine, 1851
Paris, Musée de l’Homme

En réunissant, dans une accumulation obsédante, un grand nombre de bustes ethnographiques, les organisateurs ont voulu reconstituer une galerie d’étude. On est d’abord frappé par la variété des techniques : mélange des matériaux, utilisation de patines différentes, incrustations d’émaux, l’artiste ne s’interdit rien pour rendre plus vivante ses sculptures. Mais ces statues ne sont pas que des morceaux de bravoure. Si l’on prend la peine de s’attarder sur chacune d’elle, malgré le peu de place imparti au visiteur (la salle est trop petite pour le nombre de bustes exposés), on verra que Cordier ne s’est pas contenté de représenter un type humain avec un détachement scientifique qui lui ferait oublier son propos artistique. Il faut rapprocher certaines techniques non seulement de l’antique, mais aussi, que cela soit ou non conscient, de la sculpture baroque italienne. Le jeu des marbres de couleur, de l’onyx, du bronze, rappelle ainsi les productions d’artistes romains, souvent d’origine française, tels que Pierre II Legros ou son homonyme, Nicolas Cordier, lorrain qui travailla à Rome au tout début du XVIIe siècle.

3. Charles Cordier
Capresse des Colonies, 1861
Paris, Musée d’Orsay

Les objectifs de Charles Cordier, qu’il s’agisse ou non de commandes de l’Etat pour la galerie d’anthropologie du Museum, sont clairs : il s’agit de représenter, de la manière la plus exacte possible, les différentes races de l’humanité, un thème alors à la mode. Mêler art et science comme le fit Cordier tout au long de sa carrière rapproche sa démarche de celle de la photographie. L’exposition confronte donc les deux techniques en montrant des photographies ethnographiques dont la finalité était comparable à celle des œuvres de Cordier.
Dans la même salle sont présentées quelques exemples de sculptures non ethnographiques qui s’inscrivent dans la production courante de l’époque. Bustes bourgeois, ni mauvais ni franchement bons ou décors sculptés plutôt élégants comme celui du château de Ferrière exécuté pour les Rothschild. Ami de Garnier, Cordier travailla à l’Opéra où il exécuta les cheminées du grand foyer. S’il s’était contenté de cette production, Cordier ne se serait que difficilement détaché de la foule des sculpteurs officiels du Second Empire. Il ne faut cependant pas se tromper : ce qui fait la qualité des sculptures ethnographiques de Cordier, ce n’est pas leur caractère exotique. Celui-ci agit comme un catalyseur qui pousse l’artiste à se dépasser.

4. Charles Cordier
Chinois, 1853
Hamilton (Canada), Art Gallery of Hamilton

La dernière salle qui met en scène et en lumière, de façon littérale, la polychromie, est une réussite. Ce qui dénature la peinture dans de trop nombreuses expositions (des spots lumineux violents projetés sur l’œuvre, dans un environnement sombre) fonctionne ici remarquablement. La dramatisation quelque peu pléonastique, en rajoutant la lumière à la couleur, met bien en valeur le côté baroque de ces sculptures.

Le catalogue offre plusieurs essais intéressants. On regrette cependant que le voyage en Algérie, pays où Cordier s’installa longtemps en se faisant construire une villa exubérante de style colonial, ne soit pas traité comme l’est le voyage en Grèce. Très utile est le répertoire de l’intégralité de son œuvre, même s’il ne peut être réellement qualifié, comme c’est le cas, de catalogue raisonné. Il s’agit en réalité d’un catalogue sommaire. Le système de double numérotation (catalogue et œuvres exposées) est hélas fort peu pratique : retrouver la photo d’une sculpture relève du jeu de piste et l’on y perd un temps infini. Malheureuse également, la classification par ordre alphabétique de sujet. Une Pietà (cat. 428) se retrouve ainsi coincée entre un Portrait de Timoléon Philémon (cat. 427) et un buste de la Poésie (cat. 429). Si l’ordre chronologique était inapplicable comme le signale Laure de Margerie, car le sculpteur revenait plusieurs fois sur la même œuvre à des années de distance, sans doute aurait-il été plus pertinent d’adopter un classement par genre (portraits, religieux, mythologique,...).

Ces quelques réserves ne diminuent pas l’intérêt d’une exposition qui sort des sentiers battus et fait découvrir un artiste méconnu. Elle complète de surcroît une récente manifestation du musée d’Orsay, Le moulage sur nature au XIXe siècle, en abordant des thèmes proches. La présentation côte à côte du portrait de Saïd Abdallah et de la tête du même personnage moulée sur nature, en donnant à s’interroger sur le rapport entre le modèle et l’œuvre, s’insère dans cette problématique.

Paris, Musée d’Orsay. Terminée le 2 mai 2004.

L’exposition a été présentée ensuite au musée national des Beaux-Arts du Québec jusqu’au 6 septembre 2004, puis à New York, au Dahesh Museum, du 12 octobre 2004 au 9 janvier 2005.

Commissariat : Laure de Margerie, documentaliste au musée d’Orsay, Edouard Papet, conservateur au musée d’Orsay, avec la collaboration de Christine Barthe chargée des collections photographiques du musée de l’Homme.

Catalogue Charles Cordier, l’autre et l’ailleurs, Editions de la Martinière, 256 p. 45 €. ISBN 2-7324-3078-1. Les auteurs en sont les commissaires et Maria Vigli, historienne de l’art.


Didier Rykner, mardi 23 mars 2004


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