Primatice à Chaalis


Auteur : Sous la direction de Jean-Pierre Babelon

IMG/jpg/Couverture_Primatice_Chaalis.jpgÀ l’ample rétrospective que le Louvre a consacrée au Primatice en 2003, il manquait un chapitre d’importance, nécessairement difficile à évoquer de façon satisfaisante à cette distance : les décors à fresque que le Bolonais dirigea et réalisa en partie à Chaalis, pour le compte d’Hippolyte d’Este, qui en était l’abbé. Le fastueux cardinal de Ferrare, fils de Lucrèce Borgia, fit donc travailler le peintre des rois de France en lui confiant une partie des murs de sa chapelle privée.

Le bel ouvrage des très actives éditions Nicolas Chaudun rend pleinement justice à cet ensemble décoratif un peu négligé et sur lequel une récente restauration attire à nouveau le regard. Autant qu’aux leçons de cette campagne spectaculaire, le livre s’intéresse à l’histoire plusieurs fois séculaire du domaine de Chaalis, au programme iconographique des peintures et à leur esthétique, qui surprit Nerval en son temps. Admise depuis Reiset et Dimier, l’attribution est ici confirmée par Dominique Cordellier, le meilleur connaisseur du peintre et de ses méthodes de travail. Le conservateur du Louvre, commissaire de l’exposition déjà mentionnée, signe le chapitre central de cette publication, collective comme son objet. Cordellier nous rappelle que Nerval, qui avait l’errance érudite et pratiquait un polythéisme très personnel, s’enticha de ces peintures avant que la lourde restauration des frères Balze n’en assombrît l’éclat solaire. Sensible au « parfum de la Renaissance » qu’il respira dans la chapelle autour de 1850, le poète remarquait avec justesse « tous ces anges et toutes ces saintes [qui] faisaient l’effet d’Amours et de nymphes aux gorges et aux cuisses nues ». Peu de saintes, à dire vrai, aux parois de Chaalis mais une armada d’anges maniérés, équivoques en diable, et d’angelots non moins sensuels, brandissant de surcroît les instruments de la Passion avec une légèreté toute païenne. C’est le monde de la Farnesina transporté au ciel chrétien ! Sans pertes mais avec quelque fracas. Cordellier écrit : « Qu’on ne s’y trompe pas, ce paganisme n’est pas impie. Par le sublime, il confine au sacré ». Sans doute... Mais ne peut-on admettre que la sublimation de la chair reste toujours incomplète ? Que ces corps qui mirent Nerval en joie ne se dissolvent pas sous l’onction divine ? Et que tout un pan de l’art depuis la Renaissance procède d’une ambiguïté plus ou moins avouée ? Adepte de l’image à double entente et du discours crypté comme Raphaël, travaillant à son tour pour des mécènes affranchis, qu’ils parlent le français ou l’italien, le grand Primatice savait ce qu’il faisait.

Sous la direction de Jean-Pierre Babelon, Primatice à Chaalis, Editions Nicolas Chaudun, 2006, 163 p., 45 €. ISBN : 2350390276.


Stéphane Guégan, jeudi 30 novembre 2006


P.-S.

La Tribune de l’Art laissant les auteurs libre de leurs opinions, cet article de Stéphane Guégan a, bien sûr, été publié sans y apporter de modification. Mais, une fois n’étant pas coutume, je souhaite le compléter en précisant un ou deux points, et en signalant mon désaccord sur un autre.

Tout d’abord, une participation importante de Primatice lui-même à la réalisation de ce décor, contrairement à ce qui est rapportée dans la presse et dans les média, n’est pas confirmée par ce livre car elle fait débat en son sein même. Jean-Pierre Babelon et Dominique Cordellier pensent que l’artiste fut très actif sur le chantier tandis que Sylvie Béguin estime qu’il délégua la réalisation à ses élèves, et propose le nom de Bagnacavallo. Le seul accord se fait sur l’invention qui revient au maître italien dont on connaît les dessins préparatoires. Rappelons que ces auteurs divergent sur les œuvres certaines permettant de connaître son style pictural, puisqu’à Fontainebleau même, l’exécution était délégué à ses assistants1, à l’exception de quelques rares mètres carrés de fresques, les historiens d’art n’étant pas d’accord sur ceux qui lui reviendraient vraiment. Ajoutons qu’on le voit mal faire pour un simple cardinal ce qu’il refusait au roi.

Il est difficile par ailleurs de reprocher une quelconque lourdeur à l’intervention des frères Balze2. Ce n’est pas elle qui a détérioré l’ensemble, mais le temps et l’humidité. Ils ont fait ce qu’ils ont pu, et pas si mal, à une époque où les critères de restauration n’étaient pas les même qu’aujourd’hui. Il faut d’ailleurs saluer celle qui vient d’avoir lieu et qui a fort heureusement conservé l’essentiel des parties peintes par les Balze, qui n’ont fait, en somme, que compléter une fresque largement ruinée. Voir dans une même chapelle un décor religieux du XVIe et du XIXe siècle, qui donne une certaine impression d’unité, est une réussite dont on doit certainement créditer les deux élèves d’Ingres.

Didier Rykner


Notes

1. Notamment Nicolo dell’Abbate.

2. Sur ces artistes, voir la brève sur le legs d’un tableau de Raymond Balze par le musée de Lyon.



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