La grande rétrospective qu’organisera le Louvre au printemps va faire de 2006 l’année Ingres. Les publications consacrées à l’artiste s’annoncent très nombreuses, celui-ci faisant partie de la rare catégorie des peintres dont le nom, sinon l’œuvre, est connu du grand public.
Il faut, avant de parler d’un ouvrage comme celui que publie les éditions Terrail, préciser son objectif. Il ne s’agit pas ici d’écrire un ouvrage scientifique de référence. Plus modestement, le livre de Manuel Jover, qui est notamment journaliste à L’Œil, ambitionne d’expliquer Ingres à travers une évocation de sa vie et de sa production picturale. Cette synthèse destinée au grand public remplit parfaitement son but. Ecrit dans un style agréable, intelligemment traité et bien illustré, l’ouvrage dont le texte est assez court se lit avec plaisir. L’auteur analyse finement les principaux tableaux qui bénéficient de bonnes reproductions.
On se permettra de revenir cependant sur un point qui nous semble important, car il touche à un sujet sensible dans l’appréciation du peintre. Il est habituel, dans une certaine historiographie dont l’origine remonte au XIXe et qui traverse l’essentiel du XXe siècle, d’affirmer l’importance moins grande, sinon la médiocrité, des tableaux historiques d’Ingres. Celui-ci, se voulait surtout peintre d’histoire, mais se serait trompé sur lui-même, et aurait échoué dans tous ses ambitieux projets, ne révélant son génie que dans le portrait, peint et dessiné. Selon cette théorie, qui sous-tend le livre de Manuel Jover, Oedipe et le Sphinx est « un tableau d’histoire assez moyen », le Saint-Symphorien « trahit la faiblesse de l’artiste dans les compositions à nombreux personnages » et la Jeanne d’Arc du Louvre (sans doute un de ses tableaux les plus méconnus) est une « figure saint-sulpicienne avant la lettre ». Cette dernière phrase est révélatrice en réalité d’un refus par son auteur de la peinture d’histoire (au sens classique du terme) au XIXe siècle. Les élèves d’Ingres sont également exécutés en quelques lignes, seul Chassériau trouvant grâce à ses yeux pour la seule raison d’ailleurs qu’il s’est soustrait à l’influence du maître. Les autres souffraient « d’anémie chronique, si ce n’est pire ». Traiter ainsi des artistes tels qu’Henri Lehmann (dont on peut dire ce que l’on veut, mais certainement pas qu’il fut un peintre anémié), Hippolyte Flandrin, Amaury-Duval ou Jules Ziegler, pour ne prendre que quelques-uns des meilleurs élèves, nous semble témoigner d’une difficulté à regarder leurs tableaux sans a priori.
Les qualités indéniables du livre de Manuel Jover en font une introduction utile pour ceux qui voudraient mieux comprendre l’art d’Ingres. L’exposition du Louvre, qui consacrera une section importante à sa production religieuse et montrera ses grands tableaux d’histoire, aidera pour sa part, espérons-le, à mieux apprécier cet aspect de son œuvre.
Manuel Jover, Ingres, Editions Terrail, 256 p., 19 €, ISBN : 2-87939-287-X
