Harmonie en bleu et or. Debussy, la musique et les arts


Auteur : Jean-Michel Nectoux

local/cache-vignettes/L228xH287/Couverture_Debussy-b0a62.jpgAborder un sujet qui évoque la relation entre les arts est un exercice vraiment difficile par la diversité des compétences (et des dilections) qu’il suppose et l’on comprend mieux le nombre réduit des historiens susceptibles de fonder leur propos sur une compréhension et des références qui empruntent aussi bien à la littérature ou à l’histoire de l’art qu’à la musique ou à la philosophie (pour un petit nombre de chercheurs aguerris à une telle démarche, combien d’autres enfermés dans une seule discipline et qui seraient bien capables, par exemple, d’écrire 300 pages sur le Symbolisme sans citer Debussy une seule fois). Par son parcours atypique (toujours gage de richesse dans un pays aussi conservateur que la France) Jean-Michel Nectoux était bien l’homme de la situation. Musicologue (longtemps en poste au département de la musique de la BNF), conservateur de la première escouade du Musée d’Orsay, adjoint au directeur de la musique à Radio France et désormais conseiller scientifique à l’Institut national d’histoire de l’art : difficile de réunir des expériences aussi complémentaires pour aborder de tels sujets. Le Mallarmé et les arts (Adam Biro, 1998) était déjà un ouvrage clé ; ce Debussy s’inscrit dans la même lignée.
La perfection de l’objet, tout d’abord, ne peut que séduire. En accord avec le titre whistlerien, le nom du compositeur se détache, d’or, sur un fond d’azur dû à l’autre maître des « nocturnes », avec une de ses plus belles œuvres. Le délicat emboîtage, qui protège le livre, complète ce soin apporté à un sujet qui le méritait bien. Qualité de l’impression et du papier, maquette claire et logique, richesse de l’iconographie (qui ne rechigne pas à montrer aussi autographes et partitions) et exemples musicaux suffisamment clairs, concis et bien choisis pour qu’on se prenne à chantonner le « sol dièse, la, si, do bécarre » expressif du cor anglais de Nuages : tout concourt à une lecture qui réunit démarche savante et pédagogie raffinée.
De fait, on est d’emblée abasourdi par le travail documentaire et la science de Jean-Michel Nectoux dont on serait bien en peine d’estimer le nombre d’années de quête minutieuse et « tous azimuts » pour former le socle de connaissance d’un tel livre : vingt, vingt-cinq ans ? Quoi qu’il en soit, sans jamais tomber dans la suffisance, voire l’affirmation gratuite qu’un tel savoir pourrait paradoxalement générer (ici pas un mot qui ne soit pesé et argumenté, preuves à l’appui), l’auteur coule ce matériau et en fait de l’or : le titre porte bien son nom. La clarté du plan, en effet, allie une approche chronologique et des thématiques révélatrices de l’art du compositeur. Pour chacun de ces chapitres, un panorama exhaustif du contexte artistique et « relationnel » de Debussy est restitué, faisant revivre avec élégance autant qu’avec précision les salons d’Henry Lerolle et d’Ernest Chausson, la présence de Degas et de Maurice Denis. Le chapitre consacré aux anglais est particulièrement saisissant par l’évidence qu’il communique des correspondances de Debussy avec l’art de Turner, de Rossetti et des Préraphaélites, tout comme avec Whistler et Arthur Rackam : on comprend enfin précisément pourquoi les fées de Debussy sont « d’exquises danseuses ». La section consacrée à L’Art nouveau établit avec précision les rapport du compositeur avec les productions de l’art décoratif (dont il était friand) et atteste de ses contacts avec Siegfried Bing et un artiste attachant comme Alexandre Charpentier. Mais Jean-Michel Nectoux ne s’arrête pas à cette somme documentaire ; avec son approche de la notion d’arabesque, il laisse un essai brillant qui rappelle les sources du terme puis son glissement vers le domaine musical et enfin la synthèse entre ce dernier et le contenu plastique (la ligne Art nouveau) et poétique de « l’arabesque ». Ce chapitre est d’une lecture qui ravit l’intelligence. On n’est pas en reste avec le « Retour à l’Antique », les Danseuses de Delphes (admirablement documentées sur le plan archéologique et historique) et la collaboration de Debussy avec Pierre Louÿs. Dans « Le Temps de l’inquiétude » , judicieusement sous-titré « Portrait de l’artiste en Roderick Usher », Jean-Michel Nectoux évoque les rapports du compositeur avec trois artistes : Camille Claudel, Auguste Rodin, Henry de Groux. On voit confirmée la proximité de Debussy avec la sculptrice favorite de nos contemporains dont on peut en ce moment même admirer l’œuvre au Musée Marmottan-Monet, et en particulier La Petite châtelaineet La Valse, œuvres aimées entre toutes du compositeur. Mais, au risque de décevoir les amateurs de secrets d’alcôves, l’auteur met aussi un point final à certaines élucubrations : il n’y eut pas de liaison entre Debussy et Camille. Les rapports avec Rodin, froids et imperméables, sont évoqués pourtant, révélateurs par leur difficulté même : éloignement des personnalités et des esthétiques. Enfin, la proximité avec Henry de Groux, dont Debussy appréciait étonnement la sculpture (assez médiocre) plutôt que la peinture, confirme, comme avec Camille Claudel, un attrait autant psychologique que strictement esthétique. A l’encontre de la figure solide et tellurique d’un Rodin équilibré et couvert d’honneur, Claudel et de Groux renvoyaient à Debussy l’image fragile et ténébreuse d’artistes « souffrants ». Jean-Michel Nectoux étudie également dans « Connaissance de l’Est », l’écho du japonisme, de l’Inde et de Java dans la sensibilité de Debussy, avec des documents convaincants et un ensemble documentaire très parlant. L’image d’un Debussy esthète et collectionneur d’art asiatique ou d’objets influencés par cet art (les arts du feu de la fin de siècle : Carriès, Delaherche etc.) confirme le raffinement d’un compositeur à la sensibilité multiple.
Dans une conclusion intitulée « Tracés » et qu’illustre subtilement une photographie d’esthétique pictorialiste de Robert Demachy (dont les pas sur la plage font penser au prélude Des Pas sur la neige), Jean-Michel Nectoux s’interroge sur la situation de Debussy par rapport aux étiquettes théoriques dont raffolent les historiens de l’art. Si Debussy apparaît beaucoup plus proche du Symbolisme que de l’Impressionnisme, il semble que son esthétique, comme la plupart du temps lorsqu’il s’agit de génies, excède toute classification réductrice. Le compositeur, toutefois, se révèle en profonde communication avec l’art de son temps mais s’il tresse des liens, c’est toujours dans le secret écheveau d’une création singulière et qui s’exerce le plus souvent dans les marges et la transgression des codes. Kandinsky identifie l’art de Debussy à une transcription « spirituelle » d’impressions reçues, faisant comme une synthèse entre les mouvements cités plus haut. Le compositeur ira pourtant toujours plus loin, au risque de surprendre ses plus fervents soutiens. Poésie ou arts visuels furent pour le musicien, autant que des objets de délectation, des exemples de subversion des règles. Jean-Michel Nectoux clôt son propos en rappelant que Debussy ne « prétend pas s’exprimer pour lui-même » mais que « le monde s’exprime en lui, par un acte qui rapproche l’écriture musicale de la divination ». En résonance avec le monde, l’œuvre de Debussy recèle l’écho des créations artistiques qu’il admirait et dont ce livre appréhende pour la première fois la réalité historique et les esthétiques.
D’une écriture élégante et sensible, Harmonie en bleu et or pourrait être donné en exemple d’une certaine perfection. D’autant que la qualité des reproductions est mise au service d’une iconographie très étendue et intelligente elle-même (il n’y manque ni les arts décoratifs, ni la photographie, ni les documents d’époque). Certes, on trouvera toujours quelques menues inexactitudes : Puvis de Chavannes n’a pas exposé à la Rose+Croix et les salons de Péladan ont connu un succès bien autre que « passablement ésotérique » (en 1892, ce fut même un des événements majeurs de la saison parisienne, au point que Marcel Proust s’en servira pour dater un épisode dans Le Temps retrouvé). Mais ce ne sont que broutilles par rapport à une somme extraordinaire, encore une fois, par l’ampleur comme par l’intelligence. Enfin un « beau livre » que l’on peut lire et qui trouve le juste équilibre entre objet raffiné, monument scientifique et texte susceptible d’être compris par tous. Autant dire une rareté.

Jean-Michel Nectoux, Harmonie en bleu et or. Debussy, la musique et les arts, Paris, Fayard, 2005, 255 pages, relié sous cartonnage, très nombreuses illustrations, index. 60 €. ISBN 2-213-62609-X.


Jean-David Jumeau-Lafond, lundi 5 décembre 2005


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