La rebuveuse d’absinthe (La buveuse d’absinthe dans l’oeuvre de Félicien Rops)


Auteur : Benoît Noël

local/cache-vignettes/L218xH290/Couverture_Rebuveuse-bc9a5.jpgOn sait combien les approches thématiques sont dangereuses. Qu’elles brassent les siècles, les domaines géographiques et les genres en dépit de toute logique ou qu’elles réduisent l’œuvre d’un seul artiste à un motif, le parti pris frise souvent l’ennui voire, s’il est mal maîtrisé, la catastrophe et l’on a beau jeu, alors, d’ironiser sur la vacuité de sujets tels que « la luzerne dans la faïence », « la fenêtre chez Vermeer » ou « le perroquet dans la peinture », thème répétitif, si l’on ose dire… Julian Barnes ne serait peut-être pas tout à fait de cet avis et sans doute à juste titre puisqu’il a livré, avec son Perroquet de Flaubert, un des essais les plus brillants, une de ces explorations qui montrent combien l’étude d’un aspect précis, type, motif, iconographie, peut revêtir l’étoffe de l’intelligence même et s’affirmer comme point de départ d’une compréhension essentielle de l’œuvre. C’est dans ce registre efficace et éclairé que s’inscrit le livre de Benoît Noël consacré à Félicien Rops et à sa Buveuse d’absinthe.
Benoît Noël n’est pas un néophyte en matière d’absinthe puisque depuis 1999, il a versé à cette boisson mythique le tribut de nombreux ouvrages et catalogues d’expositions. De fait, ce petit livre très complet et richement illustré profite des études précédemment dévolues par l’auteur à la Fée verte tant du point de vue documentaire et historique qu’iconographique. Cette science est toutefois mise ici au service d’une synthèse qui éclaire la figure et l’œuvre de Rops avec soin. De l’absinthe mythique, objet social, symbole de dépravation, sujet de polémiques, fétiche de la littérature et de la peinture naturalistes puis décadentes, Benoît Noël extrait le sens qui, au-delà de ces schémas bien connus et toujours passionnants, vient habiter Rops ; pour l’artiste qui la baptise la « rebuveuse », la buveuse d’absinthe incarne non seulement une image universelle et archaïque de la femme vampire, « l’essence de Paris », mais aussi sans doute le sujet récurrent, ce travail dont l’obsession (« trente ans de variantes ») vient désigner l’obstination de l’artiste à accomplir son œuvre, autre forme de drogue, plus exigeante encore. Entre Blue Fire (cette fièvre créatrice) et Blue Fish, l’œuvre parfaite et l’idéal chimérique cher à Baudelaire (également présent dans ces pages), Rops désigne lui-même le destin du créateur qui voit éternellement alterner espoir et désespoir. En associant une solide documentation sur la place de l’absinthe dans la société de l’époque à une petite anthologie textuelle et visuelle du sujet ainsi qu’à l’étude pertinente de la personnalité de Rops et de son lien avec la Fée verte, l’auteur met en perspective une œuvre et une vie sans rien oublier, certes, du sujet de départ, mais sans rien négliger non plus de sa signification supérieure. En conclusion de son essai, il rappelle à juste titre les mots de Camille Mauclair à propos de cette œuvre : « Du jour où il fit cela, Félicien Rops se trouva pleinement lui-même ».

Benoît Noël, La Rebuveuse d’absinthe, Editions BVR, 2005, 112 p., nombreuses illustrations en noir et en couleurs, 20 euros. ISBN 2-9524133-0-4.


Jean-David Jumeau-Lafond, mardi 10 mai 2005


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