En dehors du livre d’Antonio Pinelli, La Belle manière (Le Livre de Poche, 1996), il n’existait pas en français de synthèse intelligente, à prix abordable, sur le maniérisme. Par son iconographie admirable et souvent imprévue, en raison de son écriture très vive, le livre de Patricia Falguières – car c’en est un ! - répond à ce besoin bien au-delà de ce que l’on était en droit d’attendre de lui. Si l’exercice est peu pratiqué en France, c’est qu’il est particulièrement ardu et fait souvent peur aux spécialistes dont l’auteur fait partie. Patricia Falguières a choisi d’approcher le phénomène qu’elle décrit si bien de façon globale, sans couper les artistes de l’histoire politique, notamment de l’infléchissement monarchique que connaît l’Italie du XVIe siècle, ni de la culture des élites ou encore de la théorie esthétique. Sans négliger donc la singularité des œuvres et des situations, voire la biographie noire des nouveaux enfants de Saturne, ce panorama met au jour les convergences de l’époque à travers une Europe unifiée par la diffusion gravée et imprimée. De Fontainebleau à Prague, de Rome à Haarlem, le goût du merveilleux, de l’extravagance raffinée, de la licence poétique et érotique se répand à grande vitesse et à plus grande échelle qu’on ne le pensait. Plus qu’une analyse des codes formels en vogue alors, de l’arabesque à l’inversion systématique des paramètres de l’image, ce livre rend compte d’un moment de civilisation, de ses capacités à affronter ses désirs et ses terreurs par le jeu ou l’ironie mélancolique. Art de l’art, comme le notait déjà le regretté Daniel Arasse, le maniérisme fut peut-être moins "une avant-garde" que le premier moment réflexif de la peinture moderne.
Patricia Falguières, Le Maniérisme. Une avant-garde au XVIe siècle, 160 p., Découvertes Gallimard, 13,90 €, ISBN : 2-07-077128-8
