Depuis quatre ans, les éditions L’Echelle de Jacob se font connaître par une intéressante série de publications consacrées aux Salons et expositions d’art. Outils précieux pour les chercheurs et les historiens, ces réimpressions de catalogues introuvables s’assortissent de documents publiés en annexe et de commentaires rédigés par les meilleurs spécialistes de la question. Parmi eux, Dominique Lobstein, chargé d’études documentaires au musée d’Orsay, qui n’en est pas à sa première publication sur le sujet. Il a déjà rédigé pour le même éditeur l’introduction de l’ouvrage de Gaïte Dugnat consacré aux catalogues de la Société Nationale des Beaux-Arts et celle du sixième tome de la série consacrée aux catalogues des Salons. Cette fois-ci, il s’est intéressé au Salon des artistes indépendants, dont la naissance en 1884 sonne le glas de la toute puissance du Salon officiel.
Comme le rappelle Dominique Lobstein qui fait en introduction le récit détaillé de l’histoire des Salons à la fin du XIXe siècle, le Salon officiel fut régulièrement mis en cause depuis la célèbre manifestation des Refusés de 1863. Les nombreuses modifications apportées au règlement d’admission ne purent remédier au sentiment d’insatisfaction qui persistait dans les milieux artistiques et les expositions indépendantes se multiplièrent - notamment celles des impressionnistes - défiant les rigueurs du Salon officiel. En définitive, l’Etat se dégagea de l’organisation annuelle d’une exposition d’art contemporain, tâche décidément trop ardue, et confia à partir de 1881 le jury d’admission à la Société des Artistes français. Les artistes reconnus, Prix de Rome et médaillés, y jouissaient du pouvoir de refuser ou d’admettre la présence au Salon des œuvres de leurs confrères, ce qui favorisait plus que jamais coteries et clientélisme.
C’est dans ce contexte peu réjouissant qu’en 1884, à l’initiative de quelques peintres lassés de quémander le droit de montrer leurs œuvres au public, apparaît le Salon des artistes indépendants qui proclame fièrement sa devise révolutionnaire : « sans jury, ni récompenses ». Ainsi, tout artiste a le droit d’y exposer et le meilleur y côtoie forcément le pire mais, de 1884 à 1914, c’est aux expositions des Indépendants que se manifestent les avant-gardes. Seurat qui, avec Signac et Dubois-Pillet, figure parmi les membres fondateurs de la nouvelle Société des artistes indépendants, y expose Un Dimanche après-midi sur l’île de la Grande Jatte (Chicago, The Art Institute) en 1886. En 1894, le Douanier Rousseau y montre La Guerre (Paris, musée d’Orsay) qui figure au catalogue avec un sous-titre pour le moins explicite : « Elle passe, effrayante, laissant partout le désespoir, les pleurs et la ruine ». Matisse y accroche Le Bonheur de vivre (Merion, Fondation Barnes) en 1906. Citons aussi parmi tant d’autres, les Pissarro, père et fils, qui seront fidèles aux cimaises des Indépendants, tout comme Pierre Bonnard, Henri de Toulouse-Lautrec et Vincent Van Gogh. Car le forum des indépendants est généreusement ouvert aux étrangers. L’italien Gino Severini, l’anglais Walter Sickert, le hollandais Piet Mondrian ou encore les russes - notamment Kandinsky et Malevitch - y accrochent leurs œuvres sans discrimination et de 1884 à 1914, les expositions des Indépendants racontent trente ans de lutte pour l’art. L’exposition annuelle se tient au printemps et en 1903 s’ouvre à l’initiative de l’architecte Frantz Jourdain une manifestation concurrente, le Salon d’Automne où les fauves se font connaître en 1905.
L’auteur a choisi ici de ne pas publier une simple réimpression des catalogues des Indépendants. Il a préféré fondre tous les renseignements qu’ils fournissent en un dictionnaire en trois volumes, classé par ordre alphabétique d’artiste. Toutes les expositions présentées par un peintre aux Indépendants, c’est à dire souvent l’essentiel de sa carrière, y apparaissent très lisiblement de manière chronologique, ainsi que les changements d’adresse de l’intéressé. Ce manuel très pratique épargne ainsi à l’historien bien des recherches et des manipulations et lui offre au premier coup d’œil l’esquisse rigoureuse d’un parcours artistique.
Dominique Lobstein, Dictionnaire des Indépendants 1884-1914, préface de Serge Lemoine, Dijon, L’Echelle de Jacob, 2003, 1776 p., trois volumes, 327 €. ISBN : 2-913224-43-1.
Dominique Lobstein collabore à La Tribune de l’Art
