12/8/04 – Acquisitions - Madrid, Museo del Prado - Si les achats du Portrait de la Marquise de Santa Cruz en 1986 et celui de la Comtesse de Chinchón en 2000 avaient défrayé la chronique pour les montants de leurs transactions [1], ces acquisitions spectaculaires ne doivent pas faire oublier que le Musée du Prado est sans cesse à l’affût de nouvelles peintures de Francisco Goya, en Espagne comme à l’étranger. Depuis une vingtaine d’années, c’est près de vingt de ses tableaux qui ont été négociés par le musée madrilène, ou réhabilités et tirés de ses réserves (le Prado a également enrichi ses collections de dessins de l’artiste - carnet de Rome-, de centaines de gravures et de documents - lettres à Martin Zapater, voir Brève du 7/5/04 -...). Parmi les toiles entrées ces dernières années, outre plusieurs portraits, citons le Vol de Sorcières [2] en 1997, ou l’esquisse du carton de tapisserie, La rixe à l’Auberge del Gallo [3], en 2002.
Nous avions, dans la brève du 16 mai 2003, relaté la découverte et la préemption de deux tableaux représentant la Sainte Famille et Tobie et l’Ange (vers 1787-1788), jusqu’alors totalement inconnus. Nettoyés et encadrés, ils sont désormais accrochés dans les salles en compagnie d’autres œuvres religieuses acquises récemment et auxquelles une plaquette vient d’être consacrée [4]. La Sainte Barbe (ill. 1), œuvre de jeunesse vers 1772 [5], est entrée en 2001, le Saint-Jean Baptiste dans le désert [6] (ill. 2), daté vers 1808, en 2002. Inventorié dans les biens de l’artiste en 1812 à la mort de sa femme et portant au dos la marque de la collection de son fils Xavier, ce tableau a appartenu à Étienne Arago, puis a été vendu à l’hôtel Drouot, le 30 janvier 1868, pour 150 francs, lors de la dispersion de la collection Pereire avant d’être perdu de vue pendant 130 ans. L’image puise à différentes sources classiques, des Saint Jean puristes de Guido Reni (Dulwich Picture Gallery) aux modèles baroques de Murillo, empruntant la pose des jambes au David vainqueur de Poussin du Prado. En revanche le naturalisme, l’énergie et la volonté intérieure de l’adolescent sont exprimés par la touche sabrée, empâtée, dans une manière étonnamment moderne qui semble contemporaine de Daumier.
Enfin, le Prado expose la grande Assomption de la Vierge (ill. 3) restaurée, déposée pour deux ans par l’église paroissiale de Chinchón dans la région de Madrid, église actuellement en travaux et dont le frère du peintre, Camille Goya, était bénéficiaire. La toile est signée et datée de 1812 [7].
C’est la Caja Madrid, une banque et caisse d’assurances, qui a financé la plupart de ces acquisitions. Depuis 1996, des dispositions, semblables à la loi française sur le mécénat du 1er août 2003, permettent de fortes réductions d’impôts pour les entreprises qui possèdent une fondation ou achètent des oeuvres pour les musées, ce qui en Espagne est appelé une « dacion ». Des fonds importants qui expliquent ces enrichissements réguliers au moment même où le Prado utilisait les fonds dévolus par l’Etat pour le Portrait de la Chinchón ou le Portrait du barbier du pape de Vélasquez (voir Brève du 19/11/03). La Caja Madrid, qui avait déjà réglé La Rixe à l’auberge del Gallo, a payé 3,5 millions d’euros pour la paire Sainte Famille et Tobie et l’Ange, et obtenu le Saint Jean-Baptiste auprès du marchand Jean-Luc Baroni chez Colnaghi pour 4,5 million d’euros. En plus des Goya, cette banque a donné cette même année 2003 à diverses institutions un Zurbarán, deux Joaquin Sorolla, 56 Antonio Saura et un magnifique Társila de Amaral (Museo nacional centro de Arte Reina Sofia). Elle est aussi le sponsor d’expositions, de publications, et mécène du Musée Thyssen-Bornemisza à Madrid. La Caja Madrid est le partenaire financier du Prado pour la construction du Centre de gestion des dépôts à Avila, qui va contrôler, cataloguer, et restaurer les œuvres déposées par le Prado dans divers établissements, ministères, musées de Province d’Espagne, et organiser des expositions. Ce « Prado Itinerante » et « Prado Abierto » semble un projet autrement intelligent et ambitieux qu’une « antenne décentralisée ».



