On aurait pu penser que tout avait été dit pour longtemps sur Giovanni Barbieri, il Guercino, que la rétrospective de Bologne et la parution de plusieurs catalogues raisonnés1. au début des années 1990, les dizaines d’ouvrages spécialisés publiés depuis, avaient épuisé le sujet. L’exposition de Milan et de Rome a pourtant renouvelé l’approche du peintre de Cento et tenté de définir, comme l’indique le sous-titre, la manière personnelle qu’il a de narrer un épisode littéraire et de développer un sentiment poétique, en le comparant sur ce point à d’autres artistes contemporains.
Soixante-dix toiles retracent son parcours. Si la chronologie et les diverses phases stylistiques de sa carrière sont évoquées (naturalisme appris chez Ludovico Carracci, tentation caravagesque, classicisme renien après 1640), l’exposé s’articule autour de grands thèmes iconographiques. Dans la série des Vierge à l’enfant, l’accent est mis sur l’intimité et l’amour maternel, dans les paysages sur la nostalgie et l’aspect musical. Pour les sujets romanesques, l’artiste s’inspire de l’art de la scène et s’appuie sur l’expression des affetti. L’essentiel étant ici de comprendre en quoi sa poétique est unique, notion évidente concernant un Annibale Carracci, un Johan Liss, Guido Reni, ou Claude et Poussin, mais qu’il était bon de mettre en évidence chez Guerchin. En conséquence, les nombreux tableaux d’autel qu’il a réalisés passent un peu au second plan de cette démonstration au profit de toiles religieuses ou mythologiques, la plupart au format d’Empereur, peintes pour des galeries d’amateurs, et illustrant notamment le Roland furieux, La Jérusalem Délivrée et d’autres fables (Et in Arcadia Ego, …). Le catalogue propose des réattributions (la Sémiramide, de la collection Alec Cobbe à Surrey, jusqu’ici considérée comme une copie, prend rang d’original après avoir été nettoyée), différencie les originaux des copies par Benedeto Gennari2 et discerne des collaborations (Guerchin-Loves pour le Saint Luc du palais Barberini à Rome). Figurent aussi de nombreux tableaux inédits, parmi lesquels la Sibylle, apparue chez Christie’s Rome en 2003 et acquise par une banque italienne3 ., ou une petite Madeleine sur cuivre (Milan, collection Koelliker) ainsi que plusieurs paysages champêtres de jeunesse (le Marché de Reno Vecchio, musées du Vatican).
En regard, 35 toiles de peintres baroques tentent, par comparaison, de définir la spécificité de Guercino. Les plus grands noms du XVIIe siècle italien sont ainsi confrontés : les bolonais, bien sûr, mais aussi Bartolomeo Manfredi (Clorinde baptise Tancrède4), Mattia Preti, Giovan Francesco Guerrieri, Pietro Ricchi, Bernardino Mei, Michele Desubleo (extraordinaire Erminie et Vafrino secourant Tancrède du Musée des Offices). Les précurseurs et les suiveurs de Guerchin, comme Matteo Loves - ill. 1, Cristoforo Serra, ou Benedetto Zalone, sont aussi présents avec des peintures redécouvertes récemment. Par exemple, le Jacob reçoit la tunique de Joseph de Carlo Bononi, œuvre fondamentale de l’artiste et importante pour la formation du style de Guerchin.
Si les prêts ont été consentis par les plus grands musées mondiaux, le choix fait une large place aux collections privées peu connues du grand public (Francfort, Naples, New York - Autoportrait-, ...), en particulier celle de Luigi Koelliker à Milan ou à la fondation Cavallini Sgarbi de Ferrare, deux ensembles de peintures anciennes constitués ces dernières années.
Le propos, ambitieux, se révèle convaincant. A chaque fois, la comparaison, entre le tableau de Guerchin et de celui d’un autre artiste sur un sujet semblable, est enrichissante, stimulant autant l’intelligence que la sensibilité du lecteur. Les essais rédigés par des spécialistes du peintre ou des nouveaux venus sur ce sujet, l’ouverture d’esprit du projet plaira tant aux attributionnistes qu’à ceux qui veulent aller au-delà des problèmes d’authenticité, et en font un catalogue indispensable pour tout amateur de peinture baroque.
Guercino : poesia e sentimento nella pittura del ’600, essais par Denis Mahon, Massimo Pulini, Vittorio Sgarbi, Milan, Palazzo Reale du 27 septembre 2003 au 18 janvier 2004, 305 p., 35 € (broché), 50 € (relié). ISBN : 9-788841-811887.
Exposition reprise ensuite avec quelques variantes (notamment avec l’ajout du Cavalier sur un âne , voir brève du 10/11/03) à Rome, Manzoniana della Stazione Termini, du 10 février au 5 septembre 2004.
A signaler aussi le catalogue Storie barocche : da Guercino a Serra e Savolini nella Romagna del Seicento, par Marina Cellini, introduction d’Andrea Emiliani, Biblioteca comunale malatestiana (Cesena, Italie), du 28 février au 27 juin 2004, 374 p, 28 cm, 55 €. ISBN : 88-88566-03-1
et aussi l’exposition sur la restauration de l’Hermine et les bergers de Minneapolis


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