Cette exposition, organisée dans le cadre du festival Europalia, est une grande réussite. Elle réunit des peintures, dessins, sculptures, enluminures et médailles, d’une qualité exceptionnelle, exécutés sous le règne de la maison d’Este, de Nicolo III (1383-1441) à Cesare (1562-1628).
Si des artistes majeurs comme Pisanello (ill. 1), Van der Weyden, Mantegna ou Piero della Francesca, par des séjours à Ferrare ou l’envoi d’œuvres commandées par les Este, furent essentiels dans l’éclosion d’une école de premier plan, les grands peintres de la seconde moitié du XVe siècle, Cosme Tura, Francesco del Cossa et Ercole de Roberti surent trouver une manière bien à eux, dont on ne trouve pas l’équivalent dans les autres foyers artistiques italiens. A ce titre, la Renaissance ferraraise est bien « singulière » comme l’affirme le titre de l’exposition.
Corps et visages émaciés, expressions extatiques et douloureuses, les peintres poussent à l’extrême les modèles de Bellini ou de Mantegna. Outre les trois grands artistes cités plus haut, c’est une véritable école qui se développe en un style homogène. On peut voir dans l’exposition trois panneaux provenant du studio de Leonello d’Este au palais de Belfiore, représentant des Muses. D’auteurs non identifiés, ils sont typiques de l’art de Ferrare (ill. 2). L’un des plus beaux tableaux exposés, la Vierge avec deux anges (cat. 108), dû à un peintre anonyme le Maître de la Table de Boston et conservé à la National Gallery of Scotland d’Edimbourg, est proche de l’art de Francesco del Cossa.
Au début du XVIe siècle s’ouvre une nouvelle phase de l’histoire de la peinture ferraraise. Avec Ludovico Mazzolino, elle présente encore parfois le caractère expressionniste et fantastique du siècle précédent, comme dans le Massacre des Innocents (cat. 172) ou dans Le passage de la Mer Rouge [1]. Mais c’est un visage plus apaisé, tributaire des modèles de Raphaël ou de Titien que montrent Benvenuto Tisi, dit il Garofalo, et Dosso Dossi. Du premier, on connaît bien les petits tableaux religieux présents dans de nombreux musées, moins ses grandes compositions. L’exposition a choisi de privilégier ces dernières, ce qui rend sa véritable dimension à l’artiste (ill. 2). De Dosso Dossi, on verra plusieurs tableaux, fortement marqués par l’influence du Titien (cat. 181, Savant avec compas et sphère ; ill. 3). Il travailla d’ailleurs, comme Titien et Giovanni Bellini, pour Alfonso I d’Este et ses fameuses « Camerini d’Alabastro ». Les célèbres toiles de Giovanni Bellini [2] et de Titien [3] n’ayant pu être prêtées pour des raisons bien compréhensibles, elles sont évoquées par d’intéressantes copies d’époques diverses : L’offrande à Vénus et la Bacchanale des Andriens peints par le Padovanino (cat. 205 et 206), Bacchus et Ariane avec une toile attribuée à Pierre de Cortone (cat. 207) et le Festin des dieux par une copie due à Vincenzo Camuccini (cat. 208).
Le rattachement de Ferrare aux états du Pape, à la fin du XVIe siècle (la « dévolution »), contribua fortement à la dispersion du patrimoine de la ville et à la fin de l’école ferraraise. Dans la première moitié du XVIIe siècle, la ville compte encore quelques bons artistes, notamment Ippolito Scarsella, dit Scarcellino ou Carlo Bononi. Mais ce dernier, ainsi que le jeune Guerchin, originaire de la ville toute proche de Cento, appartiennent davantage à l’école bolonaise qui prend alors la première place sur la scène picturale italienne.
Peu de sculptures sont exposées, car peu sont conservées. Tura, Roberti et del Cossa s’intéressèrent également à cette technique : on voit à l’exposition un Saint Maurélius (cat. 133) qui présente les caractéristiques de la peinture de Cosmè Tura. Il serait à l’origine du modèle de cette sculpture, exécutée par Palo di Luca.
Deux fragments de terre cuites de Guido Mazzoni (cat. 139 et 140), artiste originaire de la ville voisine de Modène, rappellent l’importance de ce type de sculpture au XVIe siècle en Emilie. L’« expressionnisme » de Mazzoni n’est d’ailleurs pas si éloigné des grands modèles ferrarais.

3. Dosso Dossi
Savant avec compas et sphère (Atlas ?)
Ferrare, Pinacoteca Nazionale,
dépôt de la Fondazione Cassa di Risparmio
On verra enfin dans l’exposition des médailles, des enluminures (il n’était pas utile, compte-tenu de la taille déjà conséquente de l’exposition, de montrer des fac-similés, très laids, devant lesquels s’extasient des visiteurs peu informés), des objets d’art et même des peintures à fresque.
Le Palais des Beaux-Arts, l’un des derniers bâtiment dû à Horta, et d’un style plus art déco qu’art nouveau, n’est pas un endroit facile pour présenter des expositions. La mise en scène, si elle n’est pas mauvaise, n’est pas toujours pleinement satisfaisante. En dépit de ce léger défaut, un voyage à Bruxelles s’impose. Jusqu’au 11 janvier, Ferrare est à une heure et demi en train de Paris.
L’exposition a eu lieu précédemment à Bruxelles au Palais des Beaux-Arts, où nous l’avons vue (exposition terminée le 1er février 2004).
Commissariat : Jadranka Bentini, Soprintendente per il Patrimonio Storico, Artistico e Demoetnoantropologico per le provincie di Bologna, Ferrara, Forlì-Cesena, Ravenna e Rimini, Catherine Périer d’Ieteren, Faculté de Philosophie et Lettres, Histoire de l’Art, ULB, Grazia Agostini, commissaire adjoint, Direttore della Pinacoteca Nazionale di Ferrara.
Catalogue Une Renaissance singulière. La cour des Este à Ferrare, collectif, sous la direction de Jadranka Bentini et Grazia Agostini. Editions Snoeck, 356 p., 35 € (édité en trois langues : français, flamand et italien).
Ce catalogue est passionnant, abordant tous les aspects de l’art à Ferrare, y compris la musique et la littérature. Un aussi gros volume, hélas, est difficilement utilisable sans index. Il n’y a pas même de liste des artistes exposés. Il est inadmissible que l’on puisse publier des ouvrages scientifiques sans ces outils indispensables pour les chercheurs.


