Si vous avez de belles minutes devant vous et quelle que soit votre position géographique, prenez sans tarder la destination de la salle de la Chapelle située au premier étage du Musée du Louvre...
La Barque de Dante (ill. 1), « objet et tableau » de cette érudite et limpide exposition-dossier y est amarrée jusqu’au 5 juillet. Avec elle, flottent, dans cet espace séparé pour l’occasion en son centre par des « vagues-murets », des œuvres préparatoires au premier tableau de Salon d’Eugène Delacroix ainsi qu’un choix limité mais judicieux de dessins, tableaux ou sculptures d’autres artistes, souvent contemporains ou légèrement plus tardifs, mais toujours en rapport avec notre sujet.
On ne saurait une nouvelle fois passer sous silence les relations particulières qui unirent Delacroix à Géricault. Non seulement elles furent « matérielles » lorsque Théodore céda à son jeune ami Eugène sa commande pour la Vierge du Sacré Cœur en 1819, mais également thématiques. En effet, comment ne pas faire - aujourd’hui plus que jamais - le lien entre la conception du Radeau (pour lequel Delacroix participa au moins comme modèle) et celle de la Barque de Dante réalisée seulement trois ans plus tard. Ces « marques » d’admiration sont bien visibles grâce, entre autre, à l’accrochage d’une des superbes esquisses du Radeau ainsi que du Dos de noir (ill. 2) de Géricault.

2. Théodore Géricault
Dos de noir, étude d’après le modèle Joseph
Montauban, Musée Ingres (dépôt du Louvre)
Cette barque, œuvre phare du tout jeune romantique, est là, exposée au coin de la pièce, à la diagonale exacte d’une autre barque plus tardive, celle de Don Juan. Face à face et penchées vers les spectateurs, elles semblent se répondre à la perfection. Toute l’exposition paraît chavirer autour de ces deux lignes d’horizon et invite le visiteur-curieux à naviguer dans un premier temps dans les dessins préparatoires de Delacroix, explicites illustrations de la genèse de l’œuvre. Ces dernières feuilles ont été sélectionnées avec grand soin, tantôt pour leur force - telle cette pierre profondément noire : Homme de profil mordant (Louvre, cat. 45), tantôt pour leur originalité comme l’inquiétante aquarelle de Dante parmi les ruffians et les séducteurs (ill. 3, cat. 18) de l’Albertina ; ou encore, pour leur touchante poésie : Croquis avec deux figures, première pensée pour Dante et Virgile (Louvre, cat. 24) ; et également pour leur incroyable abstraction, comme en témoigne cette série, au sépia ou à l’aquarelle (ill. 4), d’études pour la ville infernale de Dité (Louvre, cat. 41 à 43).
Petit détail : les encadrements des œuvres graphiques, pour la plupart faits de baguettes d’acajou, ne sont pas anodins et viennent ici souligner avec discrétion le caractère nautique des sujets. Embarquez dans cette exposition-dossier où l’on ne sombre pas sous la déferlante d’informations, bien au contraire, et où les rares textes présents - qu’ils soient calicots ou cartouches - nous font agréablement tanguer d’une œuvre à l’autre. Ce doux bercement est parfois et fort heureusement plus houleux lorsque l’on se plonge dans la lecture de son catalogue. Plus de 110 pages comme autant de paysages maritimes variés et dans lesquels il faut savoir tenir fermement la barre de la Littérature et de l’Histoire. Mais Sébastien Allard, commissaire de cette exposition et conservateur au département des peintures du Louvre, parvient à faire de nous des « seconds » émérites.

3. Eugène Delacroix
Dante parmi les ruffians et les séducteurs
Vienne, Graphische Sammlung Albertina
Je pourrais divaguer davantage sur cette exposition à travers d’autres œuvres, fascinantes, comme ce plâtre du Torse d’Ugolin assis de Rodin (cat. 50, Meudon), cette inattendue et sombre copie de jeunesse de Manet (cat. 48, Lyon) ou encore ce tableau « comme un hommage » de Hans Makart (cat. 49, Vienne, Belvedere). Mais le mieux est encore pour vous d’aller vous faire votre propre idée. Au large de toutes celles que l’on vous aurait déjà données. Et vogue Delacroix !
Paris, Musée du Louvre, salle de la Chapelle, Musée des Beaux-Arts. Exposition terminée le 5 juillet 2004
Sébastien Allard, Dante et Virgile aux Enfers d’Eugène Delacroix, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 119 p., 25 €. ISBN : 2-7118-4773-X



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