
1. Johan-Tobias Sergel (1740-1814)
Centaure enlaçant une bacchante
Paris, Musée du Louvre
Photo : D. R.
De Pigalle à Canova : des trois titres, celui-ci est sans doute celui reflétant le mieux le contenu de l’exposition. Dans l’œuvre de Pigalle, on discerne parfois les prémices de ce retour à l’art antique que l’on appelle le néo-classicisme, qui trouvera en sculpture son apogée avec Canova et Thorvaldsen. Car c’est de cela qu’il s’agit ici, et l’exposition aurait pu s’appeler plus justement Terres cuites néo-classiques européennes. Mais de tous les « ismes » de l’histoire de l’art, le néo-classicisme est sans doute l’un des moins populaires. On aura craint, probablement, de rebuter le public, déjà peu enclin à se déplacer pour une exposition de sculpture.
Qu’importe, après tout, le titre. L’exposition est une réussite, tant pour le choix des œuvres que pour leur présentation. On pourra discuter tel ou tel parti pris, l’essentiel est bien là.
Le parcours est très didactique, parfois un peu scolaire, c’est à peu près le seul reproche que l’on pourra lui faire. Mais on en comprend la raison : la sculpture est si méconnue qu’il était nécessaire de favoriser la visite des moins avertis (voir aussi notre entretien avec Guilhelm Scherf, où il s’explique sur ce choix). Se succèdent ainsi des sections consacrées aux étapes de l’élaboration de la sculpture, puis à la typologie et à l’iconographie. Cette structure se retrouve dans le catalogue, dont on aurait souhaité qu’il propose quelques essais plus pointus. En revanche, les notices sont très complètes, et abordent toutes les problématiques, des conditions de la commande à l’iconographie, en passant par l’analyse stylistique et la place de la sculpture dans l’œuvre de l’artiste. Soulignons enfin que la plupart des œuvres sont reproduites en couleur, souvent sous deux côtés, et que les illustrations de comparaison sont nombreuses et pertinentes.

2. Antonio Canova (1757-1822)
Esquisse pour Psyché ranimée
par le baiser de l’Amour
Venise, Museo Correr
Photo : D. R.

3. Jean Baptiste Stouf (1742-1826)
Femme effrayée d’un coup de tonnerre
qui vient de rompre un arbre à côté d’elle
Paris, Musée du Louvre
Photo : D. R
Quelques artistes se taillent la part du lion. Parmi eux, Sergel et Canova dominent les débats. Pour Sergel, grâce à son partenariat avec le Musée de Stockholm, le Louvre a pu bénéficier de prêts exceptionnels. C’est aussi l’occasion pour ce musée de mettre en valeur l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste récemment acquis : le Centaure enlaçant une bacchante (cat.77, ill.1). Sans doute créé pour un français, le baron Louis-Charles-Auguste Le Tonnelier de Breteuil, et conservé dans une collection particulière française jusqu’en 1981, le Louvre l’a acheté sur le marché d’art new yorkais en 1998. Notons également, du même artiste, l’Amour et Psyché dont deux esquisses sont exposées (cat. 88 et 89). Leurs différences sont révélatrices de sa volonté d’obtenir une plus grande expressivité. Dans la première, l’Amour détournait dédaigneusement son regard de Psyché. Solution trop facile pour Sergel, qui fit une seconde esquisse où « l’Amour regarde froidement Psyché avec le calme mépris qui sied à un dieu sévère ».
Canova (qui fera l’objet d’une exposition à Possagno et à Bassano del Grappa à partir du 22 novembre 2003) est représenté par huit sculptures (l’une, Vénus et l’Amour, cat. 14, est cependant d’attribution discutée) et deux dessins. L’artiste utilise la terre avec une grande liberté, ce qui est particulièrement frappant dans ses deux esquisses pour la Lamentation sur Abel mort (cat. 12 et 13). La matière est modelée très largement, donnant un aspect presque cubiste aux œuvres. On est loin ici de l’aspect extrêmement poli de ses marbres.
Jean-Baptiste Stouf, sculpteur français méconnu, est l’une des révélations de l’exposition. Le Louvre s’est distingué récemment par l’acquisition de sa Femme effrayée d’un coup de tonnerre qui vient de rompre un arbre à côté d’elle (cat. 129, ill. 3) aux accents pré-romantiques, mais on peut également découvrir ici plusieurs sculptures qui révèlent la variété de son talent, en particulier l’Hercule terrassant deux centaures (cat. 71) conservé au Detroit Institute of Arts. Dans cette esquisse où trois protagonistes s’enchevêtrent dans un corps à corps furieux, Stouf parvient malgré les contraintes, et grâce à une étude très poussée des sculptures de la Renaissance italienne (l’auteur de la notice cite Jean Bologne et Vincenzo de’Rossi), à un parfait équilibre de la composition.
Le parcours est ponctué de découvertes dont beaucoup de sculpteurs étrangers mal connus en France, notamment des russes : Mikhaïl Ivanovitch Kozlovsky et Ivan Petrovitch Martos (un très original Projet de monument funéraire, cat. 121) et des allemands : Johann Heinrich Dannecker, Philipp Jacob Scheffauer ou Johann August Nahl. Ce dernier est représenté par une réduction attribuée à Sonnenschein (autre sculpteur allemand) et appartenant au Louvre, d’un tombeau très célèbre en Suisse, le Monument funéraire de Maria Magdalena Langhans et de son enfant mort-né. Dans une mise en scène encore très baroque, la mère et son nouveau-né s’apprêtent à sortir du tombeau dont la pierre vient de se fendre.

4. Augustin Pajou (1730-1809)
Tête de vieillard barbu
New York, The Metropolitan Museum
Photo : D. R.

5. Joseph Chinard (1756-1813)
Projet de monument à Bayard
Avignon, Musée Louis Vouland
Photo : D. R.
L’exposition est aussi prétexte à montrer de nouvelles acquisitions. Nous avons déjà cité le Stouf et le Sergel. Le Louvre s’est également enrichi en 2001 d’un Pan poursuivant Syrinx (cat. 80) très berninien du sculpteur belge Godecharle, et en 2002 d’un Clodion, Caton d’Utique (cat. 44), préparatoire à un plâtre conservé au Sénat. Cette terre cuite nouvellement réapparue provient de l’importante collection d’Edmond Courty, restée largement inédite jusqu’à sa dispersion à l’hôtel Drouot à la fin de l’année dernière. Les musées y firent de nombreux achats : dans cette vente, le Louvre a acquis deux autres sculptures [1] et le Metropolitan Museum l’extraordinaire tête d’expression d’Augustin Pajou ici exposée (cat. 23, ill. 4).
Si l’on a peu parlé jusqu’ici des artistes français, hors Stouf et Pajou, ceux-ci sont évidemment très nombreux tant Paris fut, à cette époque, avant même Rome, le centre de formation de toute l’Europe. Le sculpteur de terre cuite sans doute le plus prolifique, magnifiquement représenté ici, est Joseph Chinard. A une exécution minutieuse encore presque rococo, il combine souvent une rigueur et une monumentalité qui en font un des meilleurs représentant du néo-classicisme. On appréciera particulièrement son Monument à Bayard (cat. 55, ill. 5), véritable sculpture troubadour (Chinard est de Lyon, berceau de ce mouvement avec Pierre Revoil et Fleury Richard) et le Nessus enlevant Déjanire (Lyon, Musée des Beaux-Arts, cat. 72).
Certains artiste sont absents - on songe, par exemple, à Ramey, Cartellier, Cortot ou Falconet. D’autres sur-représentés comme Luc Breton, sculpteur bisontin qui oscille entre un baroque tardif (sa Pietà ou le projet de Monument funéraire de Charles-Ferdinand-François de la Baume-Montrevel, cat. 135 et 116) et le retour à l’antique (son buste de Cicéron, cat. 42). Dans son ambiguïté même, et malgré son talent modeste, il est représentatif de cette époque de mutations.
La génération romantique est à peu près absente, hors l’exception notable de David d’Angers, qui employa largement la terre cuite. L’absence de tel ou tel artiste est d’ailleurs souvent due au peu de terres cuites conservées. Un protagoniste majeur du néo-classicisme européen, Berthel Thorvaldsen n’est ainsi représenté qu’à travers une copie, pour la simple raison qu’il a toujours négligé de cuire ses terres et que presque aucune n’est parvenue jusqu’à nous.
On le voit, la richesse de l’exposition autorise plusieurs lectures. Il faut signaler pour conclure la qualité de la présentation. Les sculptures sont remarquablement mises en valeur grâce à une scénographie discrète, simple et lumineuse, qui donne la priorité aux œuvres, s’opposant en cela à quelques manifestations récentes dont nous avions regretté ici même la mise en scène envahissante et vaine.
Catalogue établi par James David Draper et Guilhelm Scherf, avec Magnus Olhausson et Bernhard Maaz et la collaboration de Elena Karpova, Roberta Olson et Burkard von Roda, éditions de la RMN, 52 €. ISBN : 2-7118-4703-9.
Lien vers l’entretien avec Guilhelm Scherf, commissaire de l’exposition
