
1. Anonyme, Italie du Nord,
fin du XVe siècle
Tarot dit de
Charles VI
Paris, Bibliothèque Nationale de France
Après un projet commun en 2001 sur l’œuvre gravé de Tapiès, la BNF et la Caixa Catalunya renouvellent leur collaboration pour présenter à Barcelone, puis à Paris, les plus beaux dessins du XVIe siècle de la rue de Richelieu. Le titre Dessins de la Renaissance doit être compris dans un sens très large : les cartes du tarot « de Charles VI » (ill. 1) tempera sur papier 180 x90 mm) se rattachent au gothique courtois et les dessins de Charles Errard reproduisant des vases antiques ont été exécutés en 1630. On ne voit en revanche aucun grand maître des écoles florentine, romaine ou de Parme. Le fond n’a d’ailleurs pas la prétention d’être universel. Il dépend des vieilles collections Gaignières, Marolles, et d’amateurs qui ne souhaitaient pas diviser les dessins et les estampes d’un même artiste (ce qui explique les Dürer (ill. 2) et l’absence de Léonard ou de Michel-Ange, qui n’étaient pas eux-mêmes graveurs). Le parcours est divisé en plusieurs sections : Dürer (9) et d’autres artistes nordiques (Baldung, Patinir, Venius), le goût de l’Antique et des ruines (H. van de Cleve, Heemskerck), un jeux de cartes peintes d’un tarot lombard, un petit ensemble de dessins maniéristes italiens (Perino, Bronzino, Salviati, G. Campi), les portraits de cour de Clouet et de son école, et enfin un choix exceptionnel de dessins de l’Ecole de Fontainebleau (Dumoûtier, Jean de Gourmont, Cousin le fils, Dubois, Freminet). Deux séries d’études d’une dizaine de dessins chacune montrent les petits patrons de tapisseries réalisés respectivement par Caron et Nicolo dell’Abbate (les Chasses d’Artémise) et Lerambert (La vie du Christ).
L’intérêt de cette passionnante exposition réside tant dans le plaisir de revoir des pièces célèbres (les Dürer, les Clouet) et des œuvres non montrées depuis parfois 20 ou 30 ans1, que dans la surprise de très beaux dessins d’artistes plus pointus (Ciampelli, Lorenzo Costa le jeune) et de raretés documentaires (recueil d’Antiquités de Pierre Jacques, album des marques des chevaux des rois de France). Certaines feuilles n’ont pas été publiées depuis le début du siècle et quelques unes sont inédites.
La présentation à Barcelone
La salle d’exposition temporaire de la Caixa Catalunya est située dans la casa Milà, la Predera, l’ensemble d’habitations le plus célèbre de Gaudi, dans l’appartement même du commanditaire et du propriétaire de l’immeuble2. L’entrée par l’escalier sous margelle, dans la cour privative, est magique. Mais, s’agissant d’une exposition de dessins, les fenêtres ont été obstruées et des cimaises “design” camouflent les courbes organiques des murs. Là où on s’attendrait à apprécier un lieu emblématique de l’Art Nouveau, révolutionnaire à l’époque parce que conçu comme entièrement modulable, on découvre un espace anonyme et insipide. N’hésitez pas, par endroits, à lever la tête pour voir quelques restes du plafond d’origine qui imitait les stalactites d’une grotte, à pousser le lourd rideau noir de la seule fenêtre subsistant pour admirer une vue sur la cour polychrome et les étranges cheminées du toit. La Caixa Catalunya est riche et a donc choisi une présentation branchée, aseptisée, qui aligne les dessins de façon tristement rectiligne sur des faux-murs, enchâssés dans des cadres à photo de grands magasins en bois naturel et surmontés de gros spots, comme s’il s’agissait d’une installation de Boltanski. Des travers que La Tribune de l’Art dénonce régulièrement et qui, on l’espère, ne seront pas répétés à Paris dans la galerie Mazarine. Dans certains cas, les dessins ressemblent à des posters pâles et on ignore si cet effet est dû au spot ciblé ou à une restauration trop généreuse. S’il y a des textes généraux explicatifs en quatre langues différentes, les cartels propre à chaque œuvre ont été jugé inutiles, obligeant le visiteur à avoir recours à un audiophone ou au livret de l’exposition (par contre un remarquable sciptorium donne accès librement à de nombreuses publications récentes concernant le sujet de l’exposition).
Le catalogue
Si les reproductions pleine-page couleurs du catalogue en font un magnifique livre d’art, on y lit certaines approximations. Il est expliqué que « les historiens ont discerné trois étapes dans le maniérisme, les débuts en Italie, l’apogée à Florence avec Vasari et Bronzino et le déclin » vers 1600 (p. 146). L’aquarelle Le moulin au saule de Dürer est qualifiée d’expressionniste et « préfigure l’impressionnisme » (p. 36). La bibliographie fait peu de cas des réflexions récentes sur le maniérisme : les noms de Daniel Arasse et de Dominique Cordellier n’y figurent pas.
Les notices sont également émaillées d’imprécisions plus que d’erreurs (écrit-on encore musée de Leningrad - au lieu de Saint-Petersbourg, p. 232 - ou présente-t-on un dessin préparatoire à un tableau sans donner la localisation de ce dernier, en l’occurrence la Résurrection du Christ attribuée à Caron au musée de Beauvais, p. 272, etc. ?)3
Commissariat de l’exposition : Gisèle Lambert, conservateur en chef au département des estampes et de la Photographie, et Jocelyn Boucquillard, aussi auteurs du catalogue (remarquable et amusante histoire du fond par Laure Beaumont-Maillet), 46 €.
Curieusement, les catalogues étaient vendus entre 26 à 30 € suivant les langues (catalan, castillan, français) à Barcelone. ISBN. 84-89860-50-5.

