
1. Antonio Gaudi (1852-1926)
Miroir pour la Casa Milá, 1906-1910
Glace biseautée sur âme de bois
Paris, musée d’Orsay
Photo : RMN / René-Gabriel Ojéda
Si l’Art Nouveau tient aujourd’hui une place majeure et incontestée dans l’histoire de l’art et compte à juste titre parmi les grands moments de notre civilisation, on oublie parfois quel mépris et quel oubli il suscitait entre les années vingt et les années soixante. La rupture de la Première Guerre mondiale avait jeté un voile indéchirable sur la « Belle époque », et malgré leur caractère fondamentalement novateur, les créations de Guimard et de Gaudi (ill.1) apparaissaient démodées tandis que le contexte symboliste qui avait imprégné l’imaginaire social, plastique et poétique de l’Art Nouveau avait cédé devant d’autres Avant-Gardes et laissé place au modernisme rectiligne de l’Art déco. Il est frappant de voir combien l’accélération de l’histoire des formes a pu nuire tout particulièrement à ce « style » international, dont l’éclosion avait été si forte et si généreuse. Comment ce qui avait été considéré d’emblée comme quasiment « futuriste » et recouvrant une vision moderne et utopiste de la société avait-il pu être aussi vite frappé d’infamie au point de paraître rétrograde et désuet ? Toujours est-il que les études savantes consacrées à l’Art Nouveau depuis une trentaine d’années et qui l’ont remis à sa juste place artistique et patrimoniale ont en fait pris le relai d’un intérêt moins raisonné et plus superficiel en apparence mais troublant parce que lié lui-même à la vie et à la création contemporaine : c’est l’histoire de ce revival, sujet compliqué mais complètement inédit, que Philippe Thiébaut conte dans le parcours synthétique de cette exposition et dans un catalogue collectif publié sous sa direction.
On aura compris que cette exposition atypique ne relève pas exactement d’un propos d’histoire de l’art mais s’inscrit plutôt dans une sorte d’histoire des mentalités et du goût, de « fortune plastique », de travail mémoriel : l’histoire des arts décoratifs du XIXe siècle a remis à l’honneur à juste titre les mouvements néo-gothique, néo-renaissance et historicistes en général, on ne voit pas pourquoi les réinterprétations de l’Art Nouveau au XXe siècle ne seraient pas susceptibles d’être étudiées. Et, certes, l’exercice ne peut pas ne pas séduire, y compris ceux, dont l’auteur de ces lignes, qui ont eu la chance, ou la malchance, de vivre dans les années 1970 et d’en connaître le vert pomme, le rose fuchsia, le mauve délavé et, bien souvent, le « mauvais goût » que l’on retrouve à dessein sur la couverture toilée et psychédélique du catalogue ! Le parfum « rétro » des années hippies, peace and love et Beatles, n’est pas la moindre saveur de cette exposition dont l’un des enseignements sera de constater que cette époque, à son tour, a franchement vieilli à nos yeux tandis que les chefs-d’œuvre de l’Art Nouveau n’ont finalement pas pris une ride… Comme dans l’exposition Picasso et les Maîtres (voir l’article), la confrontation ne tourne pas toujours à l’avantage des plus récents : il ne faudrait en fait confronter que d’absolus chefs-d’œuvre pour que la comparaison soit loyale mais, encore une fois, ce n’est pas le propos de la présentation d’Orsay.

2. Patrice Habans
Salvador Dalí sortant du sous-sol
du subconscient
tenant en laisse un tamanoir romantique,
l’animal qu’André Breton avait
choisi comme ex-libris,
Paris-Match n°1055, 26 juillet 1969
Photographie
Photo : Habans / Paris Match / Scoop
L’exposition débute par « l’hommage des Surréalistes » : en 1933, Salvador Dali et André Breton signent dans la revue Minotaure plusieurs textes qui invoquent la « beauté terrifiante et comestible » et le caractère « médianimique » du modern’style. Guimard et l’architecture du métropolitain, ainsi que Gaudi, figurent parmi les principales sources de ces textes. De belles photographies de monuments dues à Brassaï et à Man Ray, des fragments de Guimard, dont le portique reconstitué de la station Montparnasse-Bienvenüe, un grand Dali de 1929 et des œuvres de Clovis Trouille forment ce cabinet, sorte de point de départ d’une réévaluation qui reçoit bientôt comme une caution par l’inclusion de l’architecture Art nouveau dans l’exposition organisée en 1936 au MoMA de New York : « Fantastic Art, Dada, Surrealism ». Salvador Dali, quant à lui, restera toujours fasciné par l’Art Nouveau n’hésitant pas à se mettre en scène encore à la fin des années 1960 à la sortie du métro (ill. 2).

3. Günter Beltzig (1941)
Chaise « Floris », 1967
Polyester armé de
fibre de verre
Weil am Rhein, Vitra Design Museum
Photo Vitra Design Museum
/Günter Beltzig Playdesign
Une longue salle, qui constitue un peu le cœur du propos, met en parallèle créations de l’Art Nouveau et objets des années 1950-1970 afin d’en révéler les rapports et ressemblances. Les organisateurs de l’exposition ne prétendent pas établir des filiations ou défendre l’idée d’une vraie généalogie formelle entre les pièces présentées : ils livrent au visiteur des formes dont on ne peut que constater, bien souvent, la parenté. L’idée de structure « organique » guide cette exposition de meubles (ill. 3), de verreries, d’orfèvrerie dont l’installation relève un peu du grand magasin, mais on sait combien il est difficile d’exposer ce type d’objets. On ne peut douter que la recherche de rythmes organiques, de formes fluides, de matériaux nouveaux puisse être invoquée et certes, un certain nombre d’objets offrent des ressemblances frappantes : le parcours aiguise le regard, permet librement d’évoquer des comparaisons, sans rigueur abusive ou pédagogie forcée. Si la sinuosité, le galbe, un certain naturalisme réinterprété fédèrent en effet ces productions d’époques que sépare une quarantaine d’années, bien des différences de fond s’imposent à l’esprit et au regard. Les chefs-d’œuvre du mobilier de l’époque 1900 révèlent l’utilisation de matériaux précieux, de techniques abouties, de finitions maîtrisées : ce sont des objets de grand luxe, même si l’on sait que des sous-produits ont aussi existé et donné un « style » à toute une période. On ne retrouve guère ce luxe dans les productions des années 1960-1970 : à l’exception de rares pièces de design de haut vol, c’est plutôt la production de masse, le plastique moulé, la couleur approximative qui sont la règle. Même la commande élyséenne à Pierre Paulin, dont la photographie est comparée à celle du salon « escargot » de Carlo Bugatti, a bien du mal à tenir la route. En dépit de tous les efforts, il y a quelque chose de « bon marché » dans les productions des années 1970, même lorsqu’elles sont chères… Quels que soient les rapprochements susceptibles d’être faits, les univers, les modes de création, les contextes sociaux sont fondamentalement étrangers.

4. Bonnie MacLean
Affiche pour le concert
The Yardbirds, 1967
Sérigraphie
Paris, Galerie Janos
Photo : Musée d’Orsay
Patrick Schmidt /Wolfgang’s Vault
La confrontation des univers graphiques, et la section intitulée « Psychédélique » sont beaucoup plus convaincantes. Non seulement on y trouve encore des similitudes formelles, mais plus encore, des emprunts évidents et un art de la référence qui atteste cette fois du regard très net porté par les créateurs des 70’s sur l’ambiance « nouille ». Si, en effet, on ne se trouve plus dans la culture du luxe et de l’exceptionnel, la récupération par les graphistes d’un certain matériel, parfois de second ordre, fait la fortune de ce nouveau style. Affiches (ill. 4), pochettes de disques, magazines, publicités, décors de photographies et de films, publications en tous genres attestent de ces « lignes sous influence » étudiées par Philippe Thiébaut dans le catalogue. Et, certes, on avait presque oublié cette association d’un graphisme néo-art-nouveau avec Johnny Hallyday ou Françoise Hardy. De la citation quasi « copiée-collée » à l’invention « à la manière de », jusque dans la création psychédélique de formes et d’associations de couleurs plus originales, on ne peut nier en effet ce ressourcement qu’accentue aussi le recours à des thèmes, le paon, la chevelure, l’androgynie. Epoque de libération mais aussi d’une certaine idée de « décadence », terme à utiliser avec précaution, le moment se reconnaît confusément à travers les aspirations d’une jeunesse tout entière dans un héritage aussi « extravagant » qu’elle, celui de la fin du XIXe siècle. Bientôt, c’est une véritable mode qui donne au quotidien du milieu des années 1970 les couleurs de ce revival aussi bien dans l’édition qu’au cinéma ou au théâtre, dans la mode, la coiffure ou le papier peint, tandis que le mouvement commence à bénéficier à l’Art Nouveau lui-même et que collectionneurs, marchands et public prennent conscience de son intérêt. L’exposition Audrey Beardsley au V&A de Londres en 1966 est un immense succès et popularise les dessins sulfureux du grand créateur.

5. Claude Lalanne (1924)
Miroir aux branchages pour
l’appartement de Yves
Saint-Laurent, 1974-1985
Bronze doré et cuivre galvanique
Londres, collection particulière
Photo : Christie’s Images
Limited 2009 / ADAGP
L’exposition se clôt par une section évoquant le « naturalisme » et le traitement de formes végétales dans des techniques de travail du métal : une partie du décor du salon de musique d’Yves Saint-Laurent réalisé par Claude Lalanne en 1974 (ill. 5) est rapprochée de la girandole « Coloquintes » d’Emile Gallé (ill. 6). Le décor du premier, dont l’effet rue de Babylone était assez sinistre, n’évoque qu’une ornementation plaquée et sans grande invention tandis que l’œuvre de Gallé déborde d’invention structurelle et décorative. La confrontation de ces objets n’est pas très favorable au sculpteur contemporain et fait un peu figure pour donner sa limite à l’exercice. L’exposition d’Orsay rappelle un phénomène bien réel de réappropriation ou de vampirisation d’un « style » qui servit de préhistoire à sa vraie redécouverte historique. Elle fleure bon une époque et fait avec intelligence le tour de la question dans un environnement scénographique très réussi. Il n’est pas certain qu’il en ressorte un acquis supplémentaire du point de vue de l’histoire de l’art, mais l’exposition n’a pas cette ambition. Sa visite sera intéressante pour tous les publics et sans doute une découverte pour la génération postérieure aux années 1970 et qui en est souvent « fan » sans bien la connaître. A quand une exposition sur le Néo-1970 qui fleurit aujourd’hui ?

6. Emile Gallé (1846-1904)
Girandole « coloquintes », vers 1902
Fer forgé, verre multicouche, gravure
Nancy, musée de l’Ecole de Nancy
Photo : Musée de l’Ecole de Nancy /Claude Philippot
Le catalogue très séduisant réunit une riche iconographie pleine d’invention, de rapprochements parlants et que mettent en perspective des essais inventifs et excellents de Philippe Thiébaut (qui traite aussi le cinéma), Stephen Calloway, Irene de Guttry, historiens de l’art, mais aussi de Thierry Taittinger qui évoque l’époque et traite la bande dessinée, et de Philippe Thieyre à propos des affiches de concerts et des pochettes de disques. Guy Cogeval, en guise de postface, remet lui-même le propos dans le contexte historique de l’histoire du Musée d’Orsay qu’il préside et clôt ainsi ce livre sans doute destiné à un grand succès.
Collectif, sous la direction de Philippe Thiébaut, Art Nouveau Revival 1900. 1933. 1966. 1974, Paris, Musée d’Orsay/Snoeck, Paris, 2009, Reliure toilée, 276 pages, index, 48 -2-35433-040-8.
Informations pratiques : Paris, Musée d’Orsay, 62, rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07. Tél : + 33 (0)1 40 49 48 14 Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9 h 30 à 18 h ; le jeudi de 9 h 30 à 21 h 45. Tarif : 9,50 € (tarif plein), 7 € (tarifs réduits).
